Travaux à Lord's : Une Révision Historique de la Pitch Nine
Des pelleteuses devant le pavillon de Lord’s. Un trou béant au milieu du carré sacré.
La scène paraît presque sacrilège. Mais le temple historique du cricket n’avait plus le choix : après des années de critiques sur la qualité de sa surface, le club a décidé de s’attaquer frontalement au problème. En commençant par l’une de ses bandes les plus prestigieuses : la fameuse Pitch Nine.
La bande de trop
Lord’s compte 20 bandes sur son carré, mais la numéro neuf appartient au cœur du réacteur : l’une des cinq pistes centrales réservées aux affiches les plus exposées, celles qui passent en boucle sur les écrans du monde entier.
C’est là que s’est joué, en juin, le Test entre l’Angleterre et la Nouvelle-Zélande. Et c’est là que tout a basculé.
Cette surface, déjà scrutée avec méfiance, s’est révélée cauchemardesque pour les batteurs. Jacob Bethell y a subi l’image la plus marquante du match : un lancer qui rase littéralement le sol, file sous sa batte et pulvérise ses stumps. Une balle de club, sur le terrain le plus célèbre du cricket mondial.
Le Test aurait pu s’achever en moins de deux jours sans l’intervention… de la météo. La pluie a retardé l’inévitable, pas le verdict.
À l’issue de la rencontre, le capitaine anglais Ben Stokes ne mâche pas ses mots : cette surface ne sert pas le Test cricket. L’International Cricket Council confirme le constat et classe le pitch comme « insatisfaisant ». Lord’s, référence historique du jeu, se retrouve affublé d’un point de pénalité sur son dossier. Une gifle symbolique, mais une gifle quand même.
Un malaise ancien
Ce n’était pas un accident isolé. Le problème couvait depuis longtemps.
Les bandes utilisées pour les Tests masculins contre l’Irlande en 2019, la Nouvelle-Zélande en 2021 et l’Australie en 2023, ainsi que pour un ODI féminin contre l’Inde en 2022, avaient déjà été notées « moyennes » selon l’ancien système de classification de l’ICC. Un verdict récurrent, loin du prestige supposé du lieu.
La réputation s’installait : des pistes lentes, basses, peu propices au spectacle. Trop peu de rythme, trop peu de rebond, pas assez de quoi enflammer un Test sur cinq jours.
En février, le Marylebone Cricket Club a dû acter publiquement ce que beaucoup pensaient en privé : le carré devait redevenir une priorité absolue. Un plan d’action en sept points a été lancé, avec recours à des experts extérieurs. Mais après le Test contre la Nouvelle-Zélande, l’urgence a pris une autre dimension.
Cinq jours pour tout arracher
Le mois dernier, Lord’s est passé aux travaux lourds. En cinq jours, la Pitch Nine a été entièrement éventrée. Une tranchée de 22 yards, creusée au cœur même du carré.
Les équipes ont retiré l’ancienne structure, posé une couche de gravier en base, puis travaillé la zone au rouleau, centimètre par centimètre. De la terre neuve a ensuite été déposée, nivelée, intégrée au reste du carré. Visuellement, la bande se fond désormais dans le décor. Mais derrière cette apparente normalité, tout a changé.
Et ce n’est qu’un début.
Dans une lettre adressée aux membres, le président du MCC, Mark Nicholas, a prévenu : il faut se préparer à des « défis de calendrier » liés à ce vaste chantier. La Pitch Nine est désormais hors jeu jusqu’en 2029 au plus tôt. C’est l’une des principales pistes télévisées qui disparaît du tableau pendant plusieurs saisons.
Un calendrier sous tension
Le timing n’a rien d’anodin. La saison prochaine, Lord’s accueillera notamment le deuxième Test masculin des Ashes fin juin, un ODI féminin des Ashes en juillet, un Test masculin contre le Bangladesh en mai et un ODI masculin en septembre.
Autrement dit, la vitrine reste chargée. Mais avec une bande centrale majeure en moins, chaque choix de pitch deviendra un casse-tête. Le MCC entend « faire au mieux », mais sait qu’il joue désormais avec moins de marge.
Pour alléger la pression, le club accélère sur un autre front : les surfaces hybrides.
L’ère des hybrides et des drop-ins
Lord’s possède déjà deux pitches hybrides, mélange de fibres synthétiques et de gazon naturel. Une troisième bande de ce type rejoindra le carré au printemps. Ces surfaces ne sont pas autorisées pour le Test cricket, mais elles le sont pour le jeu à balle blanche, en international comme en domestique.
Leur avantage est clair : elles se régénèrent plus vite, encaissent mieux l’enchaînement des rencontres et permettent de préserver les bandes naturelles les plus sollicitées. Dans un contexte où la Pitch Nine disparaît pour plusieurs années, chaque jour de récupération gagné sur une autre surface compte.
En parallèle, Lord’s poursuit un virage encore plus radical : l’introduction de drop-in pitches. Ces surfaces, cultivées à l’écart puis installées sur le carré principal, sont devenues la norme en Australie et en Nouvelle-Zélande, mais restent rarissimes au Royaume-Uni.
Mark Nicholas avait déjà évoqué, plus tôt dans l’année, la possibilité de voir des drop-ins utilisés à Lord’s dès 2028. La première étape arrive maintenant : les premiers bacs seront installés sur le Nursery Ground dans les prochaines semaines. Une phase de test grandeur nature avant, peut-être, une révolution au cœur même du carré principal.
« Les travaux actuellement en cours représentent la révision la plus complète du carré et de la préparation des pitches à Lord’s depuis une génération », a expliqué Nicholas aux membres. L’objectif est clair : retrouver des surfaces « dignes de la réputation du terrain ».
Le cricket n’oubliera pas de sitôt l’image des pelleteuses mordant la terre de Lord’s. Reste à savoir si, dans quelques années, ce choc visuel sera considéré comme un sacrilège… ou comme le point de départ d’une renaissance.




