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Rachael Blackmore et sa selle : l'histoire d'une victoire

Le jour où Rachael Blackmore est entrée dans l’histoire à Aintree en 2021, elle a eu le réflexe immédiat des grands champions : détourner la lumière. « Ce que Henry de Bromhead fait avec ces chevaux, je ne sais pas », lâchait-elle, presque gênée, quelques instants après avoir remporté le Grand National et brisé un plafond de verre centenaire.

Dans l’ombre de cette phrase modeste, un autre acteur restait invisible. Un objet banal pour le grand public, vital pour elle : une selle de 7 livres, signée du sellier britannique John Woolley, qu’elle utilisait bien avant ce jour où tout a basculé.

La partenaire silencieuse

Les sportifs ne remercient jamais leur matériel dans les interviews d’après-course. On ne les entend pas saluer une paire de chaussures, un casque ou un morceau de cuir. Pourtant, sans cet équipement, beaucoup de victoires ne verraient jamais le jour.

En course, on associe spontanément un jockey à un cheval, à des couleurs, parfois à un entraîneur. Rarement à une selle. Elle n’a rien de spectaculaire sur les photos, rien de glamour sur les podiums. Mais pour un jockey, c’est peut-être l’objet le plus intime, celui sur lequel on devient intraitable. La bonne selle permet de gagner. La mauvaise peut briser une carrière.

Rachael Blackmore le sait mieux que personne. Lors de l’une de ses toutes premières courses, adolescente, ni elle ni son père, Charles, ne savaient vraiment comment ajuster une selle de course. Il a fallu demander de l’aide à une connaissance pour être sûr de ne pas se tromper. Une scène anodine, presque touchante, qui tranche avec l’assurance qu’elle affichera plus tard dans les grands rendez-vous.

Avec le temps, ce geste est devenu un rituel maîtrisé. En 2015, lorsqu’elle passe professionnelle – seulement la deuxième femme jockey d’obstacles professionnelle en Irlande après Maria Cullen dans les années 1980 – elle n’est plus la jeune fille hésitante au bord de la piste. Elle sait ce qu’elle veut, et surtout ce qu’elle ne veut plus, en matière de selle.

L’art du bon cuir

Les compétitions équestres ont évolué dès la fin du XVIIIe siècle. Les obstacles, les parcours, les vitesses ont changé. Les selles aussi. Il a fallu inventer un modèle capable d’encaisser les sauts, les chocs, les changements de rythme. De là est née la selle d’obstacle moderne.

Pour un jockey, elle est bien plus qu’un support. Elle doit offrir stabilité, confort, équilibre. Elle doit aussi ménager le dos du cheval, répartir le poids de manière à ce que l’effort reste supportable pour les deux athlètes – celui qui court, celui qui pilote.

Comme beaucoup de ses collègues, Blackmore s’est montrée méticuleuse, presque maniaque, sur ce point. On ne plaisante pas avec le matériel. Un hurling sans son casque fétiche, un sprinteur sans ses pointes préférées, un jockey sans sa selle de confiance, c’est un fragment de certitude qui disparaît.

Au fil de sa carrière, elle a utilisé quatre selles. Toutes de poids différents. La raison est simple : le règlement impose un poids global – jockey plus équipement – à respecter pour chaque course. Si l’ensemble est trop léger, on glisse des lests de plomb dans des poches sous la selle pour rétablir l’équilibre. Rien n’est laissé au hasard, pas même quelques grammes.

La selle de John Woolley utilisée à Aintree en 2021, elle, affichait 7 livres sur la balance. Un modèle de course pur et dur, taillé pour la vitesse et l’efficacité. Longue assise plate, pommeau et troussequin aplatis : le jockey ne s’y installe pas vraiment. Il se perche au-dessus, en suspension sur de très courts étriers, le corps gainé, les muscles en tension permanente.

Les selles en cuir de John Woolley comptaient parmi les préférées de Blackmore. Elles « posent » bien sur le cheval, épousent le mouvement, donnent cette sensation de contact rapproché que recherchent les jockeys d’élite. Ce n’est pas un luxe, c’est une condition de survie au plus haut niveau.

Quand l’objet devient mémoire

Reste une question, presque sentimentale : que deviennent ces objets quand la carrière s’arrête ?

Certains continuent de vivre sur les terrains. La queue de billard à 2 livres sterling de Ken Doherty, achetée à 11 ans, est toujours en service. D’autres deviennent des reliques familiales, comme le souvenir conservé de la victoire de Christy O’Connor à la Canada Cup en 1958, précieusement gardé par ses proches.

Il y a aussi ceux qui s’arrachent aux enchères pour la bonne cause. La première paire de crampons de George Best a ainsi rapporté près de 20 000 euros lors d’une vente caritative. D’autres encore prennent place derrière une vitre de musée, comme le bateau d’aviron de Maurice Davin, fondateur de la GAA, restauré avec soin et exposé à Clonmel, dans le comté de Tipperary.

Et puis, il y a tous les autres. Ceux qui attendent. Qui restent rangés dans un coin de sellerie, dans un garage, dans un grenier. Les sportifs, souvent, ont besoin de temps pour apprivoiser l’idée de la retraite avant de décider quoi faire de ces fragments matériels de leur vie passée.

Une selle de course raconte une saison entière. Le cuir boit la pluie, la sueur, parfois le sang. Il garde la trace de la boue, des chutes évitées de justesse, des triomphes inattendus. Chaque pli, chaque marque, chaque zone assouplie par les années de pratique renvoie à un moment précis, à un cheval, à un hippodrome.

Celle de Rachael Blackmore ne fait pas exception. Elle ne se résume pas à Aintree. Elle porte en elle Cheltenham, Fairyhouse, et tant d’autres pistes où elle a bousculé l’ordre établi. Elle a été tordue, modelée, façonnée par le corps qui l’a chevauchée, jusqu’à devenir une extension d’elle-même.

Un jour, cette selle rejoindra peut-être une vitrine, une vente, ou restera simplement là, dans un endroit connu d’elle seule. Peu importe sa destination finale. Ce morceau de cuir n’est plus seulement un outil de travail. C’est un témoin direct d’une carrière qui a changé le visage des courses d’obstacles, une complice silencieuse de l’une des plus grandes pionnières de son sport.