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Emmanuel Latte Lath : De la rue ivoirienne aux terrains européens

À huit ans, Emmanuel Latte Lath a compris que sa vie basculait. Pas en arrivant à l’aéroport. Pas en posant le pied en Italie. Non, plus tôt. Là-haut, dans l’avion, lorsqu’il a levé les yeux et vu des visages qui ne ressemblaient pas au sien.

Il a eu peur.

L’enfant de Côte d’Ivoire quittait son monde pour un autre, sans vraiment mesurer ce que cela signifiait. Il savait seulement qu’il rejoignait son père, parti des années plus tôt pour « une vie meilleure » en Italie. Il ne savait pas encore qu’il allait, comme il le dit aujourd’hui, « vivre deux vies ».

De la rue ivoirienne aux crampons italiens

Avant l’Europe, il y avait la rue. Les terrains improvisés. Les matches sans arbitre, sans éducateur, sans parents au bord de la touche. Juste six gamins, lui et cinq amis, qui montaient leur propre équipe et traversaient la ville pour défier un autre quartier.

Pas de licences. Pas de maillots. Pas de chaussures.

« C’était les règles de la rue », se souvient-il. Des matches qui finissaient souvent en bagarres. Une compétition brute, instinctive. Il était « l’un des plus compétitifs ». Il s’en amuse encore, mais derrière le sourire, il y a une forme de nostalgie. Il a tout quitté : les amis, les habitudes, cette liberté totale de jouer jusqu’à la nuit.

En Italie, tout change. Il découvre les crampons, les vraies équipes, les entraînements structurés. Avant son arrivée, il n’avait jamais porté de chaussures de football, jamais appartenu à un club. Là, d’un coup, tout s’ordonne. Terrains tracés, vestiaires, horaires. Le jeu qu’il aimait devient un métier potentiel.

Il ne parle pas la langue. Il ne connaît personne. Il sait seulement qu’il est là pour jouer. Alors il s’accroche.

« Je n’avais pas beaucoup d’amis, je faisais juste : entraînement, maison. Je savais que le temps ferait le reste », explique-t-il. Une personne, en particulier, l’aide à s’adapter. Un repère dans ce pays où tout va trop vite pour lui. Le ballon, lui, parle toujours la même langue.

Un but contre Juventus, puis l’errance

Le talent finit par remonter à la surface. En 2015, il rejoint le centre de formation d’Atalanta, l’une des académies les plus réputées d’Italie. Deux ans plus tard, il vit ce que tant de jeunes joueurs rêvent d’inscrire une fois dans leur carrière : un but contre Juventus.

Coppa Italia, troisième apparition sous le maillot de La Dea. Il marque. Pour lui, c’est un séisme intérieur.

« C’est inoubliable. L’émotion est toujours la même quand j’y pense », confie-t-il. La semaine précédente, il était chez lui, en famille, à rire autour de cette idée folle : « imagine si je joue, imagine… » Une semaine plus tard, c’est arrivé. Et il marque.

Ce but restera pourtant son seul avec Atalanta. Sa dernière apparition officielle pour le club. Au lieu de s’installer, il entame un long voyage. Cinq années à enchaîner les prêts, huit clubs différents. Un parcours typique de beaucoup de jeunes joueurs en Italie, broyés par l’exigence tactique et la fermeture du très haut niveau.

Il ne se cache pas : ce football-là est dur. Très dur.

Pour lui, le jeu est saturé de consignes, de schémas, de restrictions. « Tu ne peux pas vraiment t’exprimer, tu dois jouer avec beaucoup de règles », dit-il. Monter un palier est compliqué. Le garder l’est encore plus. Cette frustration ne le casse pas. Elle le pousse à faire d’autres choix.

Un prêt en Suisse, à St. Gallen, change sa trajectoire. Il marque, il enchaîne, il retrouve le plaisir et la confiance. Les portes s’ouvrent à nouveau.

Middlesbrough, la confiance retrouvée

L’Angleterre arrive comme une nouvelle promesse. En 2023, il débarque à Middlesbrough, en Championship. Nouveau pays, nouveau football, mais cette fois, il tombe sur la bonne personne au bon moment : Michael Carrick.

L’ancien milieu de Manchester United, devenu entraîneur, joue un rôle clé. « J’ai trouvé un bon coach et une bonne personne. Il m’a donné confiance tout de suite », raconte Latte Lath. Carrick est calme. Parfois « trop calme », sourit l’Ivoirien, mais ce calme-là apaise un joueur qui a longtemps vécu dans l’incertitude.

Le coach sait quand parler. Quand pousser. Quand protéger. Cette relation arrive à un moment charnière de sa carrière. Latte Lath le sait, le dit clairement : à ce stade de sa vie, c’était essentiel.

Les chiffres suivent : 29 buts en 67 matches. Il devient l’un des attaquants les plus efficaces de la deuxième division anglaise. Sa cote explose. Une offre record tombe : un transfert vers Atlanta United, en Major League Soccer, avec le statut de recrue la plus chère de l’histoire de la ligue au moment de sa signature.

Tout semble aligné. Nouveau continent, nouveau statut, nouvelle vitrine. Mais cette fois, le scénario ne suit pas le script.

Parenthèse américaine, renaissance à Berlin

Son passage aux États-Unis ne répond pas aux attentes. Le cadre est séduisant, le projet ambitieux, mais le terrain ne raconte pas la même histoire. Les promesses ne se matérialisent pas comme prévu. Alors, l’été venu, il choisit de revenir en Europe.

Direction Union Berlin, en prêt. Un club singulier, une ville à part. Il découvre un environnement qui vibre différemment.

« Je suis arrivé ici et j’ai été surpris. La passion des supporters est folle », raconte-t-il. Les tribunes du Stadion An der Alten Försterei lui donnent « un muscle en plus, une autre force pour bien faire ». Il retrouve ce lien brut avec le public, cette énergie qui vous pousse à attaquer un ballon que vous n’auriez jamais dû atteindre.

Berlin, elle, lui parle pour une autre raison. C’est une ville de mélanges, de cultures entremêlées. « Berlin est immense, j’adore les différentes cultures, et ici tu peux trouver des cultures et des gens très différents. Je peux m’y retrouver, parce que j’ai grandi avec des amis et des cultures variées », explique-t-il.

De la Côte d’Ivoire à l’Italie, de la Suisse à l’Angleterre, des États-Unis à l’Allemagne, Emmanuel Latte Lath a appris à changer de décor sans perdre le fil. Son histoire n’a rien de linéaire. Elle ressemble à ces matches de rue de son enfance : imprévisibles, parfois heurtés, souvent intenses.

Aujourd’hui, à Union Berlin, il n’est plus le gamin effrayé dans un avion. Il est un attaquant de 27 ans, forgé par les détours, nourri par les règles et les excès du football moderne, porté par une question simple : jusqu’où peut aller celui qui a déjà eu, comme il le dit, « deux vies » ?