Campo Maximo : le rêve d'un Test en Espagne
Sur la côte espagnole, à 45 minutes d’Alicante, un bout de terrain poussiéreux de Playa Flamenca est en train de se transformer en manifeste. Pas seulement en stade. En déclaration d’intention. Daniel Weston, entrepreneur australien et visage bien connu du cricket européen, veut y bâtir Campo Maximo, un écrin écoresponsable pensé pour bousculer les habitudes d’un sport souvent attaché à ses traditions.
Son ambition dépasse largement les frontières de l’Europe. Il vise rien de moins qu’un Test match en Espagne.
« J’adorerais qu’un Test s’y joue », confie-t-il au podcast Stumped. Le ton n’a rien d’utopique. Weston parle comme quelqu’un qui a déjà commencé à poser les briques de son rêve.
Campo Maximo, laboratoire vert et “home of European cricket”
Le projet se veut l’un des stades de cricket les plus durables au monde. Le nom : Campo Maximo. La promesse : devenir le “home of European cricket” et, à terme, attirer des affiches majeures, des Tests, voire un détour inattendu de l’Indian Premier League.
Weston imagine déjà l’IPL en tournée, à la manière de la NFL : « Je pense que l’Indian Premier League finira par voyager, et peut-être qu’un jour, ils voudront jouer un match en Espagne. »
Pour l’instant, le chantier avance autour d’une idée centrale : chaque élément doit réduire l’empreinte écologique. Le stade reposera sur une vaste infrastructure solaire – environ 4 600 m² de panneaux au-dessus du parking, véritable ferme énergétique capable d’alimenter notamment les puissants projecteurs. De quoi jouer sous les lumières, la nuit, en plein hiver, sans culpabilité carbone.
Sous le terrain, un autre monde. Des cuves de 100 000 m³ stockeront l’eau de pluie. Dans un pays où la question hydrique est brûlante, Weston veut faire de Campo Maximo un modèle de recyclage et de durabilité. « L’eau, c’est un enjeu énorme en Espagne », insiste-t-il. Le stade devra montrer qu’on peut entretenir une enceinte de haut niveau sans gaspiller une ressource déjà sous tension.
Une pelouse qui n’en est pas une
Le cœur le plus révolutionnaire du projet ne se voit pas encore, mais il se teste déjà en laboratoire. L’élément le plus audacieux, c’est l’outfield. Pas de gazon traditionnel, mais un gazon artificiel nouvelle génération, conçu spécialement pour Campo Maximo.
Weston le décrit comme « une surface de jeu artificielle à poil court, sans remplissage granulaire libre », posée sur une sous-couche élastique et des couches de drainage étudiées au millimètre. L’objectif : imiter le comportement et le toucher de l’herbe naturelle, tout en supprimant une grande partie des contraintes d’entretien. Pas d’engrais. Moins d’eau. Une surface plus régulière.
Dans les labos, on le martyrise déjà. « On utilise des chaussures à crampons de bowling, les plus dures, pour simuler les charges des fast bowlers », explique Weston. On frappe, on teste, on répète. Il promet une surface sans trous, sans flaques, sans mauvaises surprises. Pour lui, l’avenir des grands terrains passe par là : « Je pense que le futur, ce sont les outfields artificiels. »
Weston va plus loin : il est convaincu que cet outfield sera “meilleur” pour le cricket que l’herbe naturelle. Plus constant, plus prévisible, plus durable. Et combiné à l’installation de projecteurs, il s’imagine déjà un calendrier sans pause : « 365 jours et nuits par an. »
D’un tableau du Waca à un “field of dreams” espagnol
Si le projet semble futuriste, sa source est presque nostalgique. Weston, 43 ans, originaire d’Australie-Occidentale, porte cette idée depuis l’enfance. En 1989, il a six ans lorsque son père, artiste, lui offre un tableau du Waca, le temple de Perth. Depuis, l’image d’un terrain de cricket comme lieu de rêve ne l’a jamais quitté.
Installé à Munich depuis 2007, passé par la sélection T20 de l’Allemagne, Weston a déjà profondément marqué le paysage avec le European Cricket Network. Campo Maximo est la suite logique de ce parcours : un “field of dreams” à l’espagnole, mais pensé avec les standards d’un stade international.
Le carré central comptera neuf pistes. Weston, élevé avec les rebonds vifs de Perth, penche pour une base en argile, dans la pure tradition des wickets rapides. La capacité initiale sera modeste, environ 1 000 spectateurs, mais le stade sera modulaire. Des tribunes temporaires ou semi-permanentes permettront d’augmenter rapidement la jauge si l’affiche l’exige.
Le premier lancer de balle est espéré pour 2028. L’exploitation complète, l’année suivante. À proximité, un hôtel est déjà dans les plans, voisin d’un golf, pour attirer équipes, officiels et amateurs de séjours sportifs au soleil.
Un Test en Espagne ? Plus si improbable
L’idée d’un Test en Espagne aurait semblé farfelue il y a quelques années. Elle l’est beaucoup moins aujourd’hui.
Les comtés anglais connaissent déjà bien le sud du pays. Desert Springs, à Almeria, est devenu un camp d’entraînement prisé pour la présaison, grâce à son climat et à ses installations. En mars, Yorkshire et Somerset y ont disputé un match de deux jours, dans un stade qui possède le statut officiel de terrain de one-day international.
Sur le plan institutionnel, la porte n’est pas fermée. Cricket Espana est membre associé de l’ICC. Et les règlements de l’instance ne s’opposent pas, en théorie, à l’organisation d’un Test sur le sol espagnol. Un Angleterre – Irlande, par exemple, pourrait parfaitement se tenir là-bas si les deux fédérations le souhaitaient.
Reste à respecter le cahier des charges pour un stade international. Weston le sait. Campo Maximo devra répondre point par point aux guidelines de l’ICC. Sur ce terrain-là, les textes laissent de la marge : l’ICC autorise déjà des outfields hybrides (turf/fibre) et ne proscrit pas explicitement un outfield 100 % artificiel. Les Lois du cricket, sous l’égide du Marylebone Cricket Club, ne stipulent pas non plus que la zone de jeu extérieure doive impérativement être en gazon naturel.
Le véritable test se jouera ailleurs : sur la sécurité. Le stade devra démontrer que cette surface ne présente aucun risque accru de blessure pour les joueurs. Si ce feu vert tombe, alors l’hypothèse d’un Test sous le soleil de la Costa Blanca cessera d’être un rêve pour devenir une question de calendrier.
Sangria, sixes et nuits sous les projecteurs
Le décor, lui, est déjà facile à imaginer. Sangria et sixes, tapas et Tests, tout cela baigné de lumière espagnole. Les comtés anglais en stage, les franchises européennes de plus en plus ambitieuses, et peut-être un jour, un géant du cricket mondial débarquant à Playa Flamenca pour un match qui ferait date.
Weston veut penser à 20, 30, 50 ans. Son stade aussi. Énergie solaire, recyclage de l’eau, pelouse artificielle sur mesure, structure modulable : Campo Maximo se construit comme une réponse aux défis du futur autant qu’un terrain de jeu pour les amateurs de cricket.
Reste une question, simple et brutale : quand la première équipe de Test osera-t-elle vraiment poser ses valises en Espagne ?




