Usman Khawaja : un parcours de résilience et de lutte contre l'adversité
À 22 ans, Usman Khawaja pensait simplement vivre le rêve : jeune prodige de New South Wales, casque vissé sur la tête, avenir grand ouvert. Puis son genou gauche s’est enflammé, la douleur l’a cloué au lit, et sa carrière a failli s’arrêter avant même d’avoir commencé.
On lui a diagnostiqué une polyarthrite rhumatoïde. Une maladie auto-immune, potentiellement invalidante. Il a choisi de n’en parler à presque personne. Et il a joué toute sa carrière internationale avec ce secret.
Aujourd’hui, à 39 ans, à peine retiré du cricket international après la victoire de l’Australie dans les Ashes en janvier, Khawaja lève le voile. Derrière ses 88 Tests, ses 6 229 runs, ses 16 centuries, il y avait un corps en guerre contre lui-même.
« Je pensais vraiment que j’allais mourir », confie-t-il à Australian Story. L’athlète professionnel qui ne pouvait plus marcher dix mètres jusqu’à la salle de bain. Avant même de s’inquiéter pour sa carrière, il s’est demandé s’il aurait un futur tout court.
Une carrière construite sur un fil
L’histoire est d’autant plus sidérante que personne, ou presque, n’a rien vu. Pas même David Warner, son ami d’enfance, ni Michael Hussey, son coéquipier en Test. Les médecins savaient, les entraîneurs savaient, les dirigeants savaient. Les joueurs, non.
Khawaja ne voulait ni traitement de faveur, ni excuses prêtes à l’emploi. Ni qu’un sélectionneur puisse un jour brandir sa maladie comme argument pour l’écarter.
Le tournant, ce fut un médicament. Des injections régulières, qu’il décrit comme un « cadeau de Dieu ». Six mois après avoir été presque incapable de marcher, il était de retour au crease.
« Sans ce médicament, je n’aurais plus jamais joué au cricket. Je n’aurais même pas vécu une vie normale », résume-t-il.
En janvier 2011, il devient le 419e joueur à recevoir le baggy green. Le début officiel d’une carrière internationale tumultueuse, souvent interrompue, toujours relancée.
Premier joueur né au Pakistan à porter le maillot de Test australien. Premier musulman aussi. Et l’un des joueurs les plus souvent écartés de l’histoire des Tests australiens : huit fois sorti de l’équipe, huit fois revenu. Le symbole le plus éclatant de cette résilience reste Sydney, 2022 : 35 ans, rappelé à la dernière minute, deux centuries dans le même Test, et une seconde vie en sélection.
Un enfant d’immigrés face au cricket « à l’ancienne »
Petit garçon fou de cricket à Sydney, Usman ne se reconnaît pas dans l’équipe nationale. Culture de la bière, blagues de vestiaire, agressivité verbale permanente : l’Australie des années 1990 lui paraît à mille lieues de l’éducation que lui donnent ses parents, Tariq et Fozia, arrivés du Pakistan quand il avait quatre ans.
Il encaisse aussi les insultes racistes, souvent lancées par des parents au bord des terrains. Pour lui, le « bogan vibe » de certains supporters et de l’équipe nationale se confond.
Le regard change en 1999. Adam Gilchrist, gaucher comme lui, et Brett Lee, idole de vitesse, entrent en scène. Là, il se met vraiment à supporter l’Australie. Et uniquement l’Australie.
Mais chez lui, dans la communauté pakistanaise/indienne, le discours est brutal : tu es bon, mais tu ne joueras jamais pour l’Australie. « Ils ne prennent pas des gens comme nous. Ils ne prennent pas les bruns. Trop de racisme. »
Puis, en décembre 2010, Ricky Ponting se casse le doigt.
La brèche s’ouvre. Khawaja est appelé.
« J’étais un garçon pakistanais qui débutait pour l’équipe australienne. C’était énorme », dit-il.
Premier Test, premiers doutes
Janvier 2011, Sydney Cricket Ground. Le stade se lève pour applaudir le nouveau venu. Usman tremble, prie pour ne pas repartir avec un duck. Dans les tribunes, son père Tariq et sa mère Fozia prient, eux aussi.
Deux runs sur la première balle. Puis un pull shot parfaitement timé pour quatre sur la deuxième. Michael Hussey se souvient des joueurs bondissant de leurs sièges, applaudissant ce talent qui ose jouer à sa manière dès ses premiers pas.
Il finit à 37. Correct. Prometteur. Pas suffisant pour le mettre à l’abri. En septembre, il est déjà écarté. Il revient en novembre face à l’Afrique du Sud, signe un 65, son premier fifty, puis disparaît à nouveau après une série contre la Nouvelle-Zélande en décembre.
Au début de sa carrière de Test, il se retrouve souvent du mauvais côté des décisions « 50-50 ». Il est convaincu que des stéréotypes pèsent sur lui : les joueurs du sous-continent ne travailleraient pas aussi dur que les Australiens.
« Je n’étais pas le cricketer australien typique… Je ne buvais pas d’alcool. Je priais. Je faisais le Ramadan. Je m’appelais Usman Khawaja. »
En 2012, il tranche : il quitte Sydney, part à Brisbane jouer pour Queensland, avec un gros sacrifice financier à la clé. Un arrachement. Et, dira-t-il plus tard, la meilleure décision de sa vie.
L’amour comme déclic
Pour lui, la performance commence loin du terrain. Un joueur heureux joue mieux. Sa propre démonstration arrive fin 2015.
Il est de retour en Test après deux ans d’absence. Et il empile les runs. Quatre centuries en Test cet été-là. Il parle de Rachel.
Ils se sont rencontrés à Brisbane par l’intermédiaire d’une amie. Rachel, elle, ne connaît pas vraiment son parcours en dents de scie. À ses yeux, le cricket se résume à quelques noms mythiques, les Warne, Hayden, Langer. Pas à ce gaucher élégant qui lutte pour garder sa place.
Catholique de naissance, elle se convertit à l’islam avant leur mariage en avril 2018. Un moment fondateur pour elle. Un cadeau, dit-elle. Un cadeau, répond-il, en expliquant qu’elle est, avec leurs trois filles, l’un des plus grands bienfaits que Dieu lui a donnés.
Les chiffres racontent aussi cette bascule intime : avant Rachel, zéro century international. Après Rachel, 18 centuries pour l’Australie, toutes formes de jeu confondues. Parce qu’elle est la seule à qui il peut vraiment se confier après les tournées, affirme-t-il.
Sandpapergate et l’humilité retrouvée
Mars 2018, tournée en Afrique du Sud. Le scandale éclate : du papier de verre sur la balle, des images qui font le tour du monde, un sport secoué jusque dans ses fondations.
David Warner, son ami et vice-capitaine, est suspendu. Steve Smith aussi. Cameron Bancroft, pris la main dans le sac, devient le visage du scandale.
Khawaja a mal pour eux. Les sanctions sont lourdes, la honte planétaire. Mais il voit aussi le choc comme un point de rupture nécessaire.
Jusque-là, l’Australie jouait un cricket souvent à la limite, loin de l’esprit du jeu. Après Sandpapergate, une dose de modestie revient. Le ton change. L’équipe aussi. À ses yeux, c’est le véritable héritage de cette crise.
Le conte de fées du SCG
Janvier 2022, Ashes 2021/22. Usman a 35 ans. Il n’a plus joué de Test depuis plus de deux ans. Il est dans le groupe, mais pour porter les boissons. Il se dit que ce sera son chant du cygne, discret, en marge.
Puis Travis Head attrape le COVID. Coup de fil. New Year’s Test, Sydney. Khawaja est titulaire.
Au SCG, Rachel est en tribune avec leur fille Aisha, 18 mois. Elle regarde le tableau d’affichage grimper vers les 100. Elle n’y croit pas vraiment. Trop beau pour être vrai.
Mais le script, cette fois, est pour lui. Century au premier innings (100, puis 37 de plus). Century invaincu au second (101*). Un doublé qui ressemble à un rêve éveillé.
« J’ai vécu un conte de fées », dira-t-il. Avant ce match, il avait disputé 44 Tests. Ce jour-là marque le début d’une seconde série de 44. Une seconde carrière, presque.
La différence ? Il savoure. Il marque des runs, voyage, profite. Un cadeau, encore.
Sous la direction de Pat Cummins et d’Andrew McDonald, il se sent porté, écouté. L’ambiance a changé. Lui aussi. Plus sûr de lui, il prend la parole sur le racisme, l’injustice, la diversité dans le cricket. Il a le sentiment que Dieu lui a offert une plateforme, et il refuse désormais de se taire.
Des chaussures, un message, et une tempête
Le 7 octobre 2023, les attaques du Hamas contre Israël plongent le monde dans l’horreur. Les jours suivants, les bombardements sur Gaza et le bilan humain palestinien s’affichent sur ses réseaux. Khawaja regarde, compare, s’interroge. À ses yeux, la souffrance à Gaza est minimisée par rapport à celle des Ukrainiens dans la guerre contre la Russie.
Pour lui, la différence de traitement tient à la couleur de peau. Les enfants ukrainiens sont blancs. Ceux de Gaza, bruns. Il parle d’un problème racial.
Alors il agit. En silence. Il achète des stylos rouge, noir et vert, les couleurs de la Palestine. Il écrit « All lives are equal » sur ses chaussures blanches. Et il va s’entraîner avec.
Il a peur. Il ne sait pas ce qui va en découler. Mais il estime ne plus pouvoir détourner le regard.
La réaction est immédiate. L’ICC lui interdit de porter ces chaussures en match. Cricket Australia défend la liberté d’expression de ses joueurs, mais rappelle qu’il faut respecter les règles de l’instance internationale.
Les réseaux s’enflamment. Insultes, soutien, débats. Pendant des semaines, son geste ouvre une brèche dans le silence. Pour lui, c’était nécessaire.
Avec le recul, Khawaja dit que, parmi tout ce qu’il a fait dans le cricket, tous ses runs, toutes ses victoires, c’est probablement ce dont il est le plus fier.
Après les Tests, un autre combat
Retiré du cricket international, il n’a pas rangé sa batte pour de bon. Il continue en Big Bash League, tout en construisant la Usman Khawaja Foundation.
L’objectif : aider des enfants issus de milieux réfugiés, immigrés, autochtones, isolés ou défavorisés. Du soutien scolaire, du cricket, des perspectives. Certains rêveront de jouer pour l’Australie. Il espère que son parcours, ses prises de position, auront un effet de levier pour eux.
Le cricket australien s’ouvre, se diversifie. Mais à ses yeux, il reste encore très « blanc ». La preuve ? Personne, pour l’instant, ne marche exactement dans ses pas.
« Si tout avait vraiment changé, il y aurait déjà un autre Usman Khawaja pour me remplacer », dit-il.
Pour l’instant, il n’y en a pas. La question, désormais, est simple : combien de temps faudra-t-il pour que le prochain enfant d’immigrés, brun, musulman, malade ou pas, n’ait plus besoin de briser autant de barrières pour enfiler un baggy green ?




