Gqeberha : Test de cricket captivant entre l'Australie et l'Afrique du Sud
Sous le soleil vif et le vent de Gqeberha, la quatrième journée de ce deuxième Test s’ouvre avec une certitude inattendue : c’est désormais l’Australie qui vacille. Vingt-quatre heures plus tôt, tout le monde craignait pour l’Afrique du Sud. Le terrain de St George’s Park ressemblait à un piège vert, Pat Cummins avait gagné le toss et envoyé les Proteas au bâton. On parlait déjà de naufrage annoncé.
Puis Temba Bavuma a pris sa garde.
Bavuma, un cent qui change tout
Le capitaine sud-africain n’avait inscrit que quatre centuries en 67 Tests avant cette rencontre. Il en a ajouté un cinquième hier, le plus grand score de sa carrière en Test, le plus important aussi. Il est arrivé au milieu de la tempête, comme il l’a rappelé lui-même : deux wickets rapides, des conditions à l’avantage total des quilleurs, un ciel lourd, une surface récalcitrante.
Il a serré le jeu, frappé droit, refusé la panique. Son objectif, simple et brutal : sortir son équipe du trou. Il y est parvenu, et bien plus encore. Ce « gros 100 », ce cap mental qu’il traînait comme une épine dans le pied depuis des années, il l’a enfin franchi. Autour de lui, l’Afrique du Sud a empilé les runs jusqu’à atteindre 425, un total qui paraissait impensable quand Scott Boland découpait le top-order à 6-110.
Ce Test a changé de visage avec cette manche. Et, d’un coup, c’est l’Australie qui se retrouve sous l’eau.
Rabada rallume le feu, Marnus sous examen
Face à ce mur de 425, l’Australie a envoyé Steve Smith et Travis Head au front. En face, Kagiso Rabada a retrouvé son jardin. À St George’s Park, il affiche 29 wickets à 21,82 de moyenne, quatrième meilleur total de l’histoire du stade. On se souvient de son 11-150 contre l’Australie en 2018, et de ce fameux contact d’épaule avec Smith. Le décor était planté.
Smith a d’abord laissé filer, prudent, plusieurs balles hors de son off stump. Puis un geste pur : un drive surélevé, tout en mains, pour quatre. Une caresse plus qu’un coup de massue. Rabada a resserré la ligne, Smith a clipé sur les pads pour quelques runs, puis s’est retranché dans une défense compacte. Le duel sentait la vieille rivalité.
À l’autre bout, Travis Head a pris tout le poids de l’agression sud-africaine. Rabada l’a frappé à plusieurs reprises sur la cuisse, dans cet espace cruel entre protège-cuisse et protège-tibia. Des balles qui laissent des bleus et des doutes. Head a fini par s’extirper de la ligne de feu avec un simple en catastrophe.
Marnus Labuschagne est alors arrivé, et avec lui, une autre histoire. Celle d’un joueur dont la carrière en Test « tient à un fil », comme l’a soufflé le commentaire local. Rabada lui a immédiatement offert un examen complet : balle qui fuse près de l’extérieur du bâton, inside edge chanceux vers le square leg pour deux runs, regards noirs du lanceur. Marnus a survécu, mais sans jamais imposer son rythme.
Puis Marco Jansen est entré dans la danse.
Jansen, coups au corps et menaces constantes
Grand, gaucher, Jansen a attaqué autour du wicket. Une première appeal sur la cuisse de Labuschagne, trop haute pour justifier un DRS, mais assez proche pour faire réfléchir. Une autre balle, encore plus haute, est venue s’écraser entre les cuisses et le ventre. Marnus a encaissé. Le ton était donné : ce serait une bataille de nerfs autant que de technique.
Les occasions ont commencé à surgir. Une balle qui frôle l’intérieur du bâton, Labuschagne touché à la cuisse, et Marques Ackerman qui plonge en avant au bat-pad, tout près de réussir un coup de maître. Puis un relâchement de la pression : Jansen s’écarte, Marnus fouette au-dessus de gully pour quatre. Un shot de survie plus que de domination, mais un shot qui compte.
Les coups au corps ont continué. Les mains de Labuschagne ont littéralement sauté du manche, comme si le bois était brûlant. La balle a jailli de la surface, l’Australien a sursauté. L’image d’un batteur assiégé, entouré de trois slips, d’un gully, d’un bat-pad, coincé dans une cage de crampons et de regards.
Jansen a ajouté un bouncer à 130 km/h, parfaitement dirigé, qui a frôlé la joue de Marnus. Un souffle, pas un contact, mais assez pour le faire reculer. Chaque balle ressemblait à une question d’examen pour laquelle il n’avait pas tout révisé.
Head entre panache et survie
Pendant ce temps, Travis Head vivait sa propre montagne russe. Une balle laissée prudemment, une autre où il pousse timidement loin de son corps et se fait nettement battre. Puis un coup de poignet, un petit pas, et la balle file pour quatre derrière point. Un répit.
Il tente de se dégager vers le côté off, clippe vers le short square leg qui ramasse en une seule fois. Juste après, Head est complètement square up, la batte tenue en avant comme un bouclier mal ajusté. La balle prend le gros bord extérieur, passe au-dessus de gully et file vers third man pour quatre. Streaky, mais précieux. Il ne contrôlait presque rien, mais le tableau d’affichage, lui, comptait.
Rabada, lui, ne lâchait rien. Ligne côté leg, vitesse à 144,4 km/h, Head qui tente de toucher sans jamais vraiment y parvenir. Une autre balle glisse encore plus loin sur la jambe, le gaucher australien se contente de tendre le bâton dans la zone générale. Le rythme, l’intensité, tout crie danger.
Australie sans Lyon, un pari qui tourne mal
Tout cela se joue sur fond de pari tactique australien. Au moment du toss, personne ne contestait vraiment le choix de partir avec quatre quicks et aucun spinner de métier. Le terrain était vert, presque fluorescent. On imaginait un Test plié en trois jours. La décision semblait encore plus brillante lorsque l’Afrique du Sud s’est retrouvée à 6-110, Scott Boland empilant les wickets.
Puis Josh Hazlewood est tombé malade, « un mauvais prawn » selon Mitchell Starc. Un homme de moins, d’entrée. Et soudain, l’absence de Nathan Lyon est devenue un trou béant dans le plan de jeu. Beau Webster a bien tenu son rôle avec 19 overs économes (0-43), mais derrière lui, les part-time spinners ont payé le prix : Marnus Labuschagne, Matt Renshaw et Nic Maddinson ont concédé 1-65 en 15 overs, plus de quatre runs par over, sans jamais vraiment contrôler l’initiative.
Starc l’a admis sans détour : si l’on sait qu’on commence à 10 contre 11, on ne construit pas le même XI. Lyon, lui, a passé la journée à courir les boissons, à encourager, à tapoter les épaules. Le vétéran connaît trop bien la cruauté des sélections pour faire autre chose qu’accepter. Mais à mesure que les runs sud-africains s’empilaient, son absence au milieu du terrain semblait de plus en plus lourde.
Warner, les tribunes vides et le malaise du Test cricket
En marge de cette bataille sur la pelouse, une autre discussion a enflammé les réseaux. David Warner, jamais avare de prises de position tranchées, a attaqué de front les tribunes clairsemées en Afrique du Sud. Il a dénoncé les gradins vides, l’absence d’atmosphère, remis en cause l’idée même que le Test cricket puisse encore être le « sommet » du jeu si personne ne vient le voir.
Ses mots ont claqué, « pathétique », entre autres. Durs. Justes aussi, sur certains points. Mais la réalité sud-africaine est plus complexe. En dehors d’Angleterre et d’Australie, le Test cricket survit plus qu’il ne prospère. Le premier Test à Durban était le premier Test à domicile des Proteas en 641 jours. Près de deux ans sans Test à la maison. Pourquoi ? Parce que le système économique du cricket international laisse la majorité des profits à l’Inde, l’Australie et l’Angleterre. Les autres nations n’ont tout simplement plus les moyens d’organiser ces grandes séries à répétition.
Sans séries phares au cœur de l’été, sans rendez-vous réguliers, comment créer une culture du Test, un réflexe d’aller au stade ? Et pour ajouter une couche, nous ne sommes même pas en été en Afrique du Sud. Octobre marque la date la plus précoce de l’histoire pour un Test à domicile dans ce pays. Warner pointe un symptôme, mais la maladie est systémique.
Gqeberha, identité et atmosphère singulières
Dans ce contexte, Gqeberha porte aussi une dimension identitaire forte. L’ancien Port Elizabeth tire son nom d’un mot xhosa lié à la rivière qui traverse la ville. L’isiXhosa, l’une des 12 langues officielles d’Afrique du Sud, se distingue par ses clics, ce fameux « Gqe » qui déroute tant les non-locuteurs. Le stade résonne de ces sonorités, des commentaires de Makhaya Ntini et Mluleki Ntsabo, d’une culture qui s’affirme même devant des tribunes clairsemées.
Sur le terrain, pourtant, l’atmosphère est tout sauf vide. Les close fielders encerclent les batteurs australiens, les regards fusent, les appels montent, les corps encaissent. Le contraste entre les sièges bleus du stade et la tension brûlante au centre est saisissant.
Un Test encore ouvert, contre toute logique
Après deux jours presque totalement lessivés par la pluie, le nul semblait écrit. Il reste d’ailleurs une probabilité forte que ce soit l’issue. Mais ce Test refuse obstinément de rentrer dans les cases. L’Afrique du Sud, qu’on imaginait broyée par la décision de Cummins au toss, mène désormais la danse grâce à Bavuma. L’Australie, privée d’Hazlewood, sans Lyon, sous la pression d’un Rabada impérial et d’un Jansen menaçant, doit batailler pour simplement rester à flot.
Tout reste possible. Un effondrement australien qui ouvrirait une fenêtre de tir aux Proteas. Une résistance héroïque des visiteurs pour arracher le nul. Un dernier retournement, encore, dans ce match qui n’en manque pas.
Une chose est sûre : à Gqeberha, le Test cricket ne « prospère » peut-être pas dans les tribunes. Mais sur la pelouse, il est plus vivant que jamais.




