Aston Villa remporte la Europa League 2024 sous Unai Emery
ISTANBUL – Le souvenir de 1982 flottait déjà dans l’air du Bosphore. Cette fois, ce n’est pas Bayern Munich en face, mais la sensation est la même : Aston Villa redevient un club qui compte sur le continent. Et, au cœur de cette renaissance, un homme se détache, presque inévitable : Unai Emery.
Le technicien espagnol, 54 ans, a encore frappé. Cinq Europa League, quatre clubs différents. Une spécialité devenue marque de fabrique. À Istanbul, il a ajouté Aston Villa à une liste où figuraient déjà Sevilla et Villarreal, comme si ce trophée lui appartenait à moitié.
Face à un Freiburg dépassé, Villa a déroulé : des bijoux signés Youri Tielemans et Emi Buendía, puis un troisième but de Morgan Rogers pour un 3-0 sec, net, assumé. Une finale à sens unique, une démonstration.
De Preston à Istanbul, la revanche d’un club
Pour comprendre la portée de cette nuit, il faut remonter dix ans en arrière. Aston Villa, relégué de Premier League en 2016, s’enfonçait dans une crise sportive et identitaire. Les soirées européennes semblaient alors appartenir à un autre siècle, celui de Paul McGrath et Peter Withe.
Tout a basculé par étapes. En 2019, à Wembley, une victoire en finale de Championship contre Derby County ramène le club dans l’élite. Au milieu de tout cela, un joueur incarne mieux que quiconque ce long chemin : John McGinn.
Sept ans plus tard, le même McGinn, devenu capitaine, soulève la Europa League dans le ciel d’Istanbul. Premier Écossais à porter le brassard en finale d’une grande compétition européenne depuis Barry Ferguson avec Rangers en 2008, et premier à le faire pour un club anglais depuis Graeme Souness en 1984 avec Liverpool. Une image forte, presque symbolique, d’un club qui a gravi chaque marche, une à une.
Autour de lui, une ossature patiemment construite. Tyrone Mings et Tammy Abraham faisaient déjà partie de l’aventure de 2019. Ezri Konsa, Emi Martínez, Ollie Watkins, Matty Cash ont rejoint dans la foulée, apportant du caractère, du talent, une colonne vertébrale. Ensemble, ils ont appris à perdre avant d’apprendre à gagner.
Les demi-finales de Conference League en 2024, les quarts de finale de Champions League la saison précédente, stoppés par le futur vainqueur Paris Saint-Germain, ont laissé des cicatrices. Mais ces défaites ont aussi servi de manuel. À Istanbul, Villa a joué comme une équipe qui sait ce que coûte l’échec et ce qu’il exige pour ne plus le revivre : maîtrise, froideur, efficacité.
Freiburg n’a jamais vraiment approché. Tenue à distance, l’équipe allemande a couru – 2,5 km de plus que Villa – sans jamais trouver la faille. L’écart d’énergie n’a pas compensé l’écart de qualité. Trois coups, trois blessures, une finale pliée.
Trente ans après leur dernier trophée majeur – la League Cup 1996 face à Leeds United – les Villans referment une parenthèse de frustrations. De Preston en milieu de semaine à Istanbul un mercredi de printemps, les joueurs d’Emery ont inscrit leurs noms dans la légende du club, aux côtés des héros de 1982.
Emery, seigneur de la Europa League
Thomas Tuchel avait prévenu en 2021, avant la Super Coupe entre Chelsea et Villarreal : l’UEFA pourrait bientôt rebaptiser le trophée Europa League du nom d’Unai Emery. La phrase faisait sourire. Elle sonne aujourd’hui comme une évidence.
Avec ce succès sur les rives du Bosphore, Emery soulève pour la cinquième fois un trophée de 47 kg qu’il connaît par cœur. Sevilla (trois titres), Villarreal, et désormais Aston Villa : personne, dans l’histoire des compétitions européennes, n’a remporté un même tournoi majeur avec autant de clubs différents.
Seul Carlo Ancelotti égale ce total de cinq sacres continentaux, lui en Champions League. Emery, lui, règne sur la Europa League. Il refuse le titre de “roi” de la compétition, mais pour les 11 000 supporters en claret and blue massés dans le Besiktas Park – parmi lesquels un certain Prince William – l’Espagnol est bien plus qu’un simple entraîneur. Il est le symbole d’une transformation fulgurante : en quatre ans, il a fait passer Villa de la 17e place de Premier League au statut de champion d’Europe.
Il a insisté avant la finale : ses succès passés ne garantissaient rien. Peut-être. Mais son plan de jeu a vite montré la différence de niveau. Physiquement, techniquement, tactiquement, Villa a imposé son tempo. Une fois le premier but de Tielemans inscrit, le doute a quitté le stade. La suite a ressemblé à une gestion de professionnel aguerri.
On en oublierait presque que Villa n’a pas gagné un seul de ses quatre premiers matches cette saison, et qu’il a fallu attendre la fin septembre pour voir le premier but de l’équipe. De cette entame poussive, Emery a tiré une réaction de champion. Qualification en Champions League, trophée européen à la clé : le CV du Basque ressemble désormais à celui d’un très grand de son époque.
Deux éclairs, un match bascule
Pendant quarante minutes, cette finale n’a pas brillé. Fautes à répétition, rythme haché, imprécision des deux côtés. Villa semblait hésitante, Freiburg incapable d’installer son pressing. On se dirigeait vers une première période sans relief.
Puis la lumière est venue d’un détail, d’un coin de terrain, et du travail d’orfèvre d’Austin MacPhee, le spécialiste des coups de pied arrêtés de Villa.
Corner joué à deux par Lucas Digne. La défense de Freiburg s’endort une seconde, une seule. Morgan Rogers relève la tête, évalue les trajectoires, dépose un ballon à l’entrée de la surface. Youri Tielemans arrive lancé. Volée sèche, pure, qui traverse la défense et laisse Noah Atubolu figé. 1-0, et la finale change de dimension.
La pression allemande se délite. Villa, elle, se libère. Et comme souvent cette saison, le spectaculaire n’est jamais loin. Les statistiques avancées disent une chose ; le terrain en raconte une autre. Les Villans marquent plus beau qu’ils ne devraient, plus souvent qu’attendu.
Emi Buendía en a offert une nouvelle preuve. Ballon récupéré à l’entrée de la surface, léger crochet, frappe du gauche – son pied dit “faible” – qui vient se loger dans la lucarne opposée. La trajectoire contourne la main d’Atubolu, caresse le filet latéral. Un but pour les ralentis, pour les archives, pour les enfants qui découvriront cette finale dans vingt ans.
François Letexier n’a pas attendu longtemps. Coup de sifflet, mi-temps. Freiburg rentre sonné, Villa déjà avec une main sur le trophée.
Au retour des vestiaires, le scénario ne change pas vraiment. L’Allemand court, tente, presse. Villa contrôle, pique. Le troisième but, signé Morgan Rogers, n’a pas la beauté des deux premiers, mais il en a l’importance. À 23 ans et 298 jours, l’attaquant devient le plus jeune Anglais à marquer dans une grande finale UEFA depuis Steven Gerrard en 2001 face à Alavés. Un relais assumé, un symbole de plus.
Comme les deux dernières finales de Europa League où une équipe menait de deux buts à la pause – Atlético Madrid contre Athletic Club en 2012, Atalanta contre Bayer Leverkusen en 2024 – celle-ci se termine sur un 3-0. Une habitude, presque une signature : quand une équipe prend le large avant la pause, elle finit le travail.
Une soirée de chiffres et de destin
Les statistiques racontent aussi la portée historique de cette nuit. Aston Villa retrouvait une finale européenne majeure pour la première fois depuis 44 ans. Seuls Manchester City (51 ans entre 1970 et 2021) et West Ham United (47 ans entre 1976 et 2023) ont connu un intervalle plus long.
Avec le titre de Spurs la saison passée, c’est la première fois depuis les deux premières éditions de la UEFA Cup en 1972 et 1973 que deux clubs anglais remportent la compétition consécutivement. Une nouvelle ère de domination anglaise sur la C3 ? La question s’impose.
Sur la pelouse, un autre record glisse presque inaperçu : Jadon Sancho devient le premier joueur à disputer trois finales européennes majeures différentes en trois saisons consécutives – Champions League en 2024, Conference League en 2025, Europa League en 2026. Une trajectoire singulière, à l’image de cette Villa qui a choisi d’accélérer le temps.
La distance parcourue, les kilomètres, les courses : Freiburg gagne cette bataille-là, 102,9 km contre 100,4. Mais le football n’offre pas de trophée pour l’effort brut. Il récompense la précision, le moment juste, la frappe qui fait basculer un match.
Aston Villa les a tous maîtrisés à Istanbul. Le club qui avait chuté en 2016 touche aujourd’hui son point culminant moderne, un sommet qui en appelle un autre. Car une fois qu’on a regagné l’Europe, une autre question s’impose, implacable : jusqu’où peuvent-ils aller maintenant ?



