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Unai Emery et la victoire d'Aston Villa en Europa League

Où veut-il sa statue, Unai Emery ? Devant le Holte End, à Bodymoor Heath, ou plantée au milieu de Taksim Square, là où les chants des supporters d’Aston Villa ont avalé la nuit d’Istanbul ? La question n’est plus une boutade. Avec cette Europa League conquise avec autorité, l’entraîneur espagnol a enfin le trophée qui matérialise son œuvre à Birmingham. Et un cinquième sacre dans la compétition, record absolu, qui scelle un peu plus son statut de maître incontesté du tournoi.

Istanbul, nouveau Rotterdam

Pour ceux qui n’étaient pas nés – ou trop jeunes – en 1982 à Rotterdam, Istanbul 2026 devient le repère, la nuit fondatrice. La génération de John McGinn et d’Emiliano Martínez a désormais son propre mythe européen, un écho moderne au triomphe en Coupe des clubs champions contre le Bayern.

Le décor, déjà, disait tout : un bloc de claret and blue qui a littéralement envahi la ville, bien au-delà des 10 758 billets officiellement attribués. Des milliers d’autres ont trouvé un moyen d’être là, de transformer Taksim Square en place de village de Birmingham, drapeaux au vent, chants sur les épaules et histoires de 44 années d’attente à se raconter.

En face, Freiburg découvrait l’ivresse d’une première grande finale continentale de son histoire, 121 ans après sa création. Une équipe courageuse, ambitieuse, mais qui allait très vite mesurer la différence de niveau, d’expérience, de poids européen. Villa, déjà assuré de disputer la Champions League la saison prochaine, entrait sur la pelouse en favori clair. Il en est sorti en patron.

La mainmise d’Emery

On a souvent dit que l’Europa League pourrait porter le nom d’Unai Emery. Thomas Tuchel l’avait résumé d’une phrase il y a quelques années. À Istanbul, cette idée a pris une épaisseur presque officielle. Le technicien espagnol a encore une fois signé une finale à son image : plan clair, gestion des émotions, efficacité chirurgicale dans les moments-clés.

La soirée avait pourtant commencé par une petite alerte. Emiliano Martínez, héros de tant de campagnes, nécessitait des soins à l’échauffement. Javi García, l’entraîneur des gardiens, lui scotchait un doigt, les regards glissaient vers le banc, les esprits se souvenaient de Jimmy Rimmer en 1982, contraint de céder sa place à Nigel Spink au bout de neuf minutes. L’ombre du déjà-vu planait.

Martínez a balayé tout ça d’un sprint rageur vers le kop de Villa avant le coup d’envoi, poing droit levé, hurlement lancé vers les tribunes. Les doutes se sont évaporés. Les siens ont suivi.

Tielemans ouvre la voie, Buendía assomme

Jusqu’à la 41e minute, Villa dominait, sans pour autant écraser. Freiburg tentait de piquer en transition, Nicolas Höfler avait eu la première vraie occasion, tir croisé à côté après un dégagement de Pau Torres. Johan Manzambi semait quelques frissons, et Matty Cash flirtait dangereusement avec le rouge après un tacle haut sur Vincenzo Grifo : ballon touché, mais semelle sur le tibia. Avertissement seulement, soupir général.

Puis la pression a fini par fissurer le bloc allemand.

Sur un corner joué court, Morgan Rogers a pris le temps. Contrôle, regard levé, centre millimétré vers l’entrée de la surface. Le ballon a semblé flotter dans l’air, suspendu. Youri Tielemans, lui, ne flottait pas. Il avait tout lu. Il a armé, lacets pleins, volée pure, sèche, imparable. 1-0. Le match venait de basculer.

Freiburg a vacillé. Villa a senti le sang.

Juste avant la pause, John McGinn a glissé une passe à l’entrée de la surface. Emiliano Buendía a contrôlé du droit, orienté, et déclenché du gauche une frappe enroulée qui est venue se loger dans la lucarne opposée. Dernier ballon de la première période, dernière image pour les Allemands avant de rentrer au vestiaire : un cuir qui file dans le coin, un stade qui explose, un score qui ressemble déjà à une sentence.

Ce but-là a tué le suspense. Freiburg le savait. Villa aussi.

Rogers achève, Villa déroule

Au retour des vestiaires, la question n’était plus vraiment de savoir qui gagnerait, mais comment Villa gérerait cette avance. Emery n’a pas reculé. Son équipe a continué à presser, à jouer, à mordre dans chaque duel.

Sur le côté gauche, Lucas Digne a trouvé une ouverture. Appel de Buendía, ballon dans la course, duel engagé avec Lukas Kübler. L’Argentin a fixé, attendu le bon moment, puis envoyé un centre tendu au premier poteau. Devant, Ollie Watkins a attiré les regards, Morgan Rogers a glissé dans son dos, une permutation éclair, un geste de renard pour pousser le ballon au fond. 3-0, près de l’heure de jeu. Le point final sur le plan comptable, le début de la procession dans les tribunes.

Freiburg a tenté de sauver l’honneur, sans jamais réellement faire trembler Martínez. Amadou Onana, entré en seconde période, a trouvé le poteau sur une tête puissante. Buendía, lui, a frôlé le doublé en trouvant le petit filet extérieur, quand tout le stade voyait déjà le quatrième but.

Sur la ligne de touche, Emery bondissait, vivait chaque action, chaque duel. Auteur, architecte, metteur en scène de cette renaissance européenne, il regardait son œuvre prendre forme sous ses yeux.

Une nuit pour l’histoire de Villa

Sur la pelouse, la fête a commencé dès le coup de sifflet final. Emiliano Martínez a pris son entraîneur sur le dos, tour de stade en mode piggyback, image forte d’un vestiaire qui sait ce qu’il doit à son coach. Les joueurs de Villa ont formé une haie d’honneur pour Freiburg, respect total pour un adversaire dépassé mais digne, avant de se tourner vers leur propre moment.

Sur le podium dressé au centre du terrain, John McGinn a été le dernier de son équipe à recevoir sa médaille des mains d’Aleksander Ceferin. Le capitaine, immense de bout en bout, a ensuite saisi ce trophée sans poignées, brut, encore marqué par une gravure à peine sèche. Quelques secondes plus tard, il sprintait déjà vers la marée de claret and blue, brandissant la coupe au rythme de We Are the Champions repris à pleins poumons.

Les joueurs se sont succédé pour lever le trophée, chacun son instant, chacun sa photo mentale. Nassef Sawiris, écharpe grenat et bleu autour du cou, et Wes Edens n’ont pas résisté à l’envie de s’y essayer à leur tour, sourire large, regard perdu vers un futur qui s’ouvre d’un coup.

Dans les tribunes VIP, un autre supporter savourait. Le Prince of Wales, fan déclaré de Villa, téléphone à la main, a filmé la scène comme n’importe quel amoureux de ce club. Il a salué, sur les réseaux, joueurs, staff, employés, toute une institution qui retrouve sa place sur la carte du football européen.

Neuf membres de l’équipe de 1982 étaient là, témoins privilégiés. Nigel Spink, gardien devenu héros il y a 44 ans, a vu une nouvelle génération écrire son propre chapitre. Les chants sur Rotterdam se sont mêlés aux cris pour Istanbul. Deux villes, une même histoire de résilience et de fierté.

Et maintenant ?

Pour Freiburg, cette finale restera comme le sommet d’une saison fondatrice, un point de départ plus qu’une fin. Le club de la Forêt-Noire rentrera sans trophée, mais avec la certitude d’avoir touché du doigt un autre monde.

Pour Aston Villa, c’est autre chose. C’est la fin d’une attente, le premier titre majeur depuis la League Cup 1996. C’est aussi le début d’une nouvelle ère : une Europa League dans la vitrine, un billet pour la Champions League en poche, un entraîneur qui collectionne les soirées européennes comme d’autres collectionnent les cartes postales.

La fête ne fait que commencer à Birmingham. La question, désormais, n’est plus de savoir si Unai Emery mérite une statue.

C’est de décider où on la posera.