Alan Jones, champion du monde 1980, s'éteint à 80 ans
Le monde du sport automobile pleure Alan Jones, champion du monde 1980, disparu jeudi à 80 ans. Un homme de 12 victoires en Grand Prix, mais surtout un pilote forgé dans l’acier d’une époque où la Formule 1 flirtait chaque week-end avec la mort.
Son parcours raconte autant la gloire que le prix à payer pour la décrocher.
Un baptême du feu au Montjuïc
Alan Jones débute en Formule 1 lors du Grand Prix d’Espagne 1975, sur le circuit urbain de Montjuïc, à Barcelone. Un décor magnifique. Un week-end cauchemardesque.
Dès les essais, l’alerte est donnée : les barrières ne seraient pas correctement fixées. Les membres de la Grand Prix Drivers Association se mettent en grève, refusent de prendre la piste. La tension monte, les rumeurs aussi. On parle de la Guardia Civil prête à saisir les monoplaces restées au stade de Montjuïc si le Grand Prix n’a pas lieu. La course sera maintenue. Le danger aussi.
Jones, au volant d’une Hesketh, se qualifie 21e. Sa première apparition en F1 dure trois tours, stoppée par une collision. Un détail au regard de ce qui va suivre.
Au 26e tour, la catastrophe. Rolf Stommelen, en tête, voit l’aileron arrière de sa Hill-Ford céder. La voiture décolle, franchit les barrières et fauche le public. Cinq spectateurs sont tués, Stommelen est grièvement blessé. Le Grand Prix continue encore quatre tours avant d’être interrompu. Une scène inimaginable aujourd’hui, presque banale à l’époque.
Ce même jour, l’histoire retient aussi un autre fait : Lella Lombardi termine sixième et devient la première – et toujours unique – femme à marquer des points en championnat du monde. Dans l’ombre de la tragédie, une trace indélébile.
Pour Jones, la Formule 1 vient de se présenter sans masque : brillante, brutale, mortelle.
Une place en F1 arrachée à la tragédie
Fin 1976, Jones se fâche avec Team Surtees. Le voilà sans volant au début de la saison 1977. En théorie, à l’écart. En pratique, à un drame d’un retour.
Ce drame survient à Kyalami, en Afrique du Sud. Une scène qui glace encore le paddock des décennies plus tard.
Renzo Zorzi, pilote Shadow, s’arrête sur le côté de la ligne droite principale, victime d’une fuite de carburant. Un début d’incendie. Deux commissaires se précipitent en courant à travers la piste, extincteur à la main. Une voiture parvient à les éviter. Tom Pryce, coéquipier de Zorzi, ne les voit pas.
L’impact est d’une violence inouïe. Le jeune commissaire, Frederik Jansen van Vuuren, 19 ans, est tué sur le coup. L’extincteur qu’il porte frappe le casque de Pryce à pleine vitesse. Le Gallois meurt instantanément.
Pendant ce temps, Niki Lauda, vainqueur du jour, s’apprête à célébrer sur le podium. Un représentant de Goodyear parvient à le prévenir de la mort de Pryce. La fête s’éteint d’un coup.
De ce chaos naît une opportunité pour Alan Jones. Shadow l’appelle pour la course suivante, aux États-Unis. Quelques mois plus tard, en Autriche, il offre à l’écurie sa première et unique victoire en Grand Prix. Un triomphe arraché à une chaîne d’événements que personne n’aurait souhaitée.
Williams, le titre… et l’ombre de Ferrari
La fin des années 1970 propulse Jones au sommet. De 1979 à 1981, il roule pour Williams et domine une partie du plateau. Onze victoires en trois saisons, un titre mondial en 1980, un style agressif, sans fioritures.
Pourtant, sa trajectoire aurait pu prendre une teinte rouge.
Ferrari le rencontre et lui fait passer un message clair : il est le deuxième choix de la Scuderia si Mario Andretti ne signe pas. Andretti file finalement chez Lotus, où il décroche le titre 1978. Ferrari se tourne alors vers un autre nom qui marquera l’histoire : Gilles Villeneuve.
Jones, lui, choisit Williams. Un pari gagnant. Un duo redoutable, symbole d’une F1 en pleine mutation technique, mais encore terriblement vulnérable.
La suite le prouve. En 1982, un an après la première retraite de Jones, Ferrari vit une saison cauchemardesque. Villeneuve se tue lors des qualifications du Grand Prix de Belgique, percutant l’arrière d’une voiture beaucoup plus lente. Sa monoplace décolle, se désintègre, le Canadien est éjecté et retombe violemment.
Quelques semaines plus tard, en Allemagne, Didier Pironi heurte l’arrière de la Renault d’Alain Prost, qu’il ne voit pas dans les projections d’eau. Les jambes broyées, carrière brisée.
Alan Jones racontera plus tard que Ferrari l’a contacté pour disputer les dernières courses de la saison 1982. Il répond trop tard. La Scuderia se tourne vers un autre remplaçant. Un rendez-vous manqué avec le cheval cabré, sur fond de deuils répétés.
Une époque noire qui force le changement
Pendant la carrière de Jones, cinq pilotes trouvent la mort sur des week-ends de Grand Prix. Sans compter deux décès lors d’essais privés, ni celui de l’Australien Brian McGuire, tué à Brands Hatch en 1977 au volant d’une monoplace de F1.
C’est une hémorragie silencieuse. Une génération entière avance en sachant que chaque départ peut être le dernier. Jones fait partie de ceux qui sortent vivants de cette loterie macabre.
Quand il se retire en 1986, la Formule 1 commence lentement à se transformer. Les circuits évoluent, les voitures aussi, les mentalités surtout. Le progrès reste pourtant fragile.
Il faudra un autre week-end noir, à Imola en 1994, pour que le sport bascule vraiment. Roland Ratzenberger se tue en qualifications. Ayrton Senna le lendemain en course. Deux drames qui réveillent brutalement une discipline qui se croyait presque à l’abri.
Depuis, un seul pilote a perdu la vie en Grand Prix : Jules Bianchi, à Suzuka en 2014, percutant une grue venue dégager la voiture d’Adrian Sutil. Là encore, la question de la sécurité des commissaires et des engins de dépannage se retrouve au centre du débat. Là encore, la F1 se regarde dans le miroir.
Les réponses prennent forme sur la piste. Les procédures de neutralisation se durcissent, l’encadrement des véhicules de secours se renforce. Surtout, une arche de titane s’impose au-dessus des casques : le Halo. Longtemps décrié, finalement accepté, et déjà plusieurs fois décisif.
Cette structure en forme de wishbone sauve notamment Romain Grosjean lors de son effroyable crash à Bahreïn en 2020, quand sa voiture transperce les barrières et s’embrase. Elle protège Lewis Hamilton, coincé sous la roue de la Red Bull de Max Verstappen à Monza en 2021. Elle accompagne Guanyu Zhou dans son tonneau terrifiant à Silverstone en 2022.
Autant d’images que la génération d’Alan Jones n’aurait sans doute pas survécu.
Aujourd’hui, alors que le paddock rend hommage à l’Australien, une évidence s’impose : sa carrière n’est pas seulement celle d’un champion du monde. Elle est le fil rouge d’une époque où chaque progrès en sécurité s’écrivait dans le sang.
La Formule 1 moderne aime se présenter comme un laboratoire de haute technologie, ultra sécurisé. Mais à chaque fois qu’un pilote s’extrait indemne d’un crash monstrueux, une part de ce salut vient de ces années sombres que Jones a traversées. Et de ceux qui, comme lui, ont accepté de courir au bord du gouffre pour que, un jour, la limite recule.




