Raphinha, l'attaquant qui redéfinit l'héritage de Ronaldo au Barça
Pendant longtemps, Raphinha a été rangé dans la case « ailier de débordement ». Pied collé à la ligne, crochet intérieur, centre ou frappe. Sous Hansi Flick, ce cliché a volé en éclats. Le Brésilien a glissé dans l’axe… et le Camp Nou découvre un tout autre monstre.
Il sort d’une saison brisée par les ischios – 125 jours à l’infirmerie, un Mondial gâché, seulement 29 contributions décisives après une campagne précédente à 60. De quoi disparaître de la liste des 30 nommés au Ballon d’Or. Une anomalie pour son entraîneur. Flick n’a pas mâché ses mots : pour lui, Raphinha est « bien trop fort » pour être absent de ce classement. Et il le dit avec la sérénité de quelqu’un qui voit, tous les trois jours, son numéro 11 marcher sur tout ce qui bouge.
Un doublé fondateur en C1
La démonstration a pris forme en Ligue des champions, face à Feyenoord. Raphinha y signe un doublé qui ressemble à une déclaration de guerre.
Son premier but est une petite œuvre d’art. Lamine Yamal rate légèrement sa passe ? Le Brésilien s’en moque. Il élimine un défenseur, pénètre dans la surface, feinte la frappe et laisse deux adversaires assis, figés, avant de conclure avec un calme glacial. Tout est dans le tempo, dans la tromperie, dans cette demi-seconde où il voit ce que personne ne voit.
Le deuxième, lui, appartient au manuel du pur avant-centre. Dani Olmo récupère au cœur du jeu, Raphinha fait mine de venir au ballon… puis s’arrache dans le dos de son vis-à-vis. L’appel est parfait, la passe aussi. Contrôle en pleine course, frappe croisée, gardien de Feyenoord sans solution.
Barça déroule, s’impose 5-1, et Raphinha repart avec le trophée d’Homme du match. Une reprise européenne impitoyable, qui prolonge son départ canon en Liga. En ce moment, il joue comme si le titre officieux de meilleur joueur du monde lui appartenait déjà.
« Rapha a été fantastique. Il est sur une autre planète », lâche Flick.
Les chiffres lui donnent raison : 11 buts déjà cette saison, un total qu’aucun joueur du Barça n’avait atteint aussi vite depuis 60 ans. Lionel Messi s’était arrêté à 10 lors de ses sept premiers matches de la saison 2012-2013, et à 9 à deux autres reprises. Ronaldo, lui, avait atteint 9 en 1996-1997. Raphinha a pris les devants.
Le pivot de la révolution Flick
Si le Barça a changé de dimension, c’est d’abord parce que son faux neuf a réinventé la pointe de l’attaque. Lewandowski excellait dos au but, Ferran Torres vivait de ses appels dans la profondeur. Raphinha, lui, fait tout à la fois.
À 29 ans, il flotte entre les lignes, décroche, pique, réapparaît dans le dos des défenseurs. Il use sa vitesse explosive et sa technique de funambule pour désorganiser les blocs, ouvrir des brèches, lier le jeu. Les côtés se régalent : Lamine Yamal d’un côté, Anthony Gordon de l’autre, trouvent plus d’espace. Et quand la porte s’ouvre dans l’axe, Raphinha sait la défoncer lui-même.
La leçon s’est répétée en Liga, lors du 7-2 infligé à Racing Santander. Triplé pour le capitaine. Deux penalties transformés avec sang-froid, mais surtout un deuxième but qui résume son nouveau registre. Encore une fois, Dani Olmo au départ. Raphinha se glisse entre les deux centraux, disparaît dans leur angle mort, attend le bon moment. Le ballon arrive, contrôle, demi-volée placée dans le coin. Simple, clinique. Il rend le difficile évident.
Avec ballon, il semble tout faire au ralenti. Sans ballon, il court plus que tout le monde. Le pressing haut du Barça commence avec lui. Il harcèle, coupe les lignes de passe, provoque les erreurs. L’intensité et la dynamique que réclame Flick, c’est lui qui les incarne le mieux. De quoi faire oublier que le club avait sérieusement envisagé de recruter Julian Alvarez. Aujourd’hui, personne ne regrette que l’opération ait capoté.
Dans l’ombre immense de Ronaldo
À Barcelone, les Brésiliens laissent rarement une empreinte banale. Romario, Rivaldo, Ronaldinho, Neymar… et au-dessus de tous, pour une saison seulement, Ronaldo.
Arrivé de PSV en 1996 pour ce qui était alors un transfert record, 19,5 millions de dollars, R9 a tout dévasté sur son passage : 47 buts en 49 matches, Copa del Rey, Coupe des vainqueurs de coupe, Supercopa de España. Une panoplie d’attaquant total – puissance, vitesse, finition chirurgicale – qui a traumatisé les défenses de Liga.
Ronaldo termine Pichichi avec 34 buts, décroche le Soulier d’or européen et le Ballon d’Or 1997. Les images restent gravées : le solo hallucinant contre SD Compostela, le triplé renversant face à l’Atletico en Coupe du Roi. Sir Bobby Robson, alors sur le banc blaugrana, résume : « Le joueur le plus spectaculaire que j’aie jamais vu. » Laurent Blanc, qui l’a affronté, parle d’un « train de marchandises » lancé balle au pied.
Ronaldo était un point fixe, un repère constant pour ses partenaires. Raphinha, lui, est plus fuyant, plus mobile. Mais ils partagent la même obsession : le but. Même frontalité, même capacité à transpercer une équipe en quelques secondes, à base de culot et de gestes tranchants. S’il maintient ce niveau, rien n’interdit d’imaginer le nouveau capitaine du Barça approcher, voire égaler, l’empreinte statistique de son illustre compatriote. Et peut-être accompagner cela d’un triplé de trophées encore plus marquant.
Un capitaine façonné par Flick
Ce qui frappe chez Raphinha, c’est son discours. Pas de triomphalisme. Après son triplé contre Racing, il refuse de s’auto-congratuler : il dit ne jamais se considérer comme « performant », qu’il cherche à « améliorer tout ce qu’il peut ». Les buts, la victoire, passent avant le reste. « Nous devons continuer à progresser », insiste-t-il.
Il affirme se sentir « à l’aise » dans l’axe, et rend hommage à Flick pour l’évolution de son jeu : « C’est l’entraîneur qui a changé ma façon de penser et la manière dont je me vois. Je lui suis extrêmement reconnaissant. » Sans le technicien allemand, Raphinha ne serait peut-être même plus là. Ses deux premières saisons au Camp Nou, sous Xavi, avaient laissé un goût d’inachevé. Statut instable, concurrence forte, rumeurs de départ en 2024.
Flick, lui, a vu autre chose. Il a parié sur son potentiel, lui a donné les clés dès son arrivée. Après le prêt de Marc-André ter Stegen à l’Ajax, il n’a pas hésité : Raphinha devient le nouveau capitaine du Barça. Le premier Brésilien à porter le brassard en Catalogne. Et il dépasse déjà toutes les attentes.
Sur le terrain, il prend les matches à la gorge. En dehors, il impose une norme : intensité, travail, sens du collectif. Les plus jeunes le regardent et comprennent ce qu’on attend d’eux.
Une attaque transformée, un vestiaire aligné
Le paradoxe est saisissant : le Barça a perdu Lewandowski, Ferran Torres, a laissé Marcus Rashford retourner à Manchester United, et l’attaque n’a jamais semblé aussi fluide. Raphinha n’est pas seul dans cette renaissance. Anthony Gordon, Karim Adeyemi, Gabriel Jesus se sont rapidement fondus dans le projet. Un nouveau visage, Hamza Abdelkarim, 18 ans, issu de la réserve, vient compléter le tableau.
Flick se frotte les mains : « Raphinha, Gabby et Hamza ont trois profils différents, mais nous avons d’autres façons de jouer. Anthony et Karim peuvent aussi évoluer dans cette position, ou Dani Olmo. Dani nous a montré ces deux dernières années qu’il peut jouer là, comme Fermin Lopez. Nous avons beaucoup d’options.
Cette richesse est une assurance-vie pour la santé de son capitaine. Le staff gère ses minutes avec soin. Sorti tôt contre Feyenoord, puis dans les victoires face à l’Athletic Club et Racing, Raphinha est ménagé. Ses ischios ont déjà trop dicté son histoire, Flick refuse de les laisser écrire la suite.
Même prudence avec Lamine Yamal, encore plus tranchant depuis qu’il se rapproche de Raphinha dans l’axe. Leur entente est redoutable. Dès qu’un défenseur tourne la tête vers Yamal, le jeune ailier glisse le ballon dans la course de son capitaine, déjà lancé dans le dos, dans ce couloir aveugle où personne ne le suit. Les défenses savent ce qui arrive. Elles ne trouvent pas la réponse.
Yamal, malgré son talent démesuré, accepte sans problème de laisser la lumière à son aîné. Dans ce vestiaire, les ego restent contenus. L’étoffe de star ne se traduit pas en caprices, mais en responsabilités partagées. Un bon présage pour une saison qui peut basculer dans l’exceptionnel.
Au milieu de tout ça, Raphinha incarne mieux que quiconque l’esprit de ce Barça-là : généreux, agressif, collectif. S’il continue à ce rythme, la question ne sera plus de savoir s’il peut marcher dans les pas de Ronaldo, mais quand son visage rejoindra officiellement celui de R9 au panthéon du club.



