Manchester United : naufrage et faillite au sommet
La gifle reçue à Como (4-1) n’est pas une simple contre‑performance européenne de plus pour Manchester United. C’est un épisode de plus dans une chute qui dure depuis plus de vingt ans, un nouvel instantané d’un club qui se délite autant dans les bureaux qu’au bord de la pelouse.
Sur le terrain, les joueurs ont craqué. En dehors, ils ont parlé. Et leurs mots en disent autant que le score.
Fernandes, Martínez : des cadres qui tirent la sonnette d’alarme
Bruno Fernandes a été critiqué pour avoir mis sur la place publique des problèmes que certains estiment devoir rester dans le vestiaire. Pourtant, son discours ressemble surtout à un appel à l’aide. Il ne cherche pas à régler des comptes devant les caméras, il tente de faire passer un message aux supporters : quelque chose ne va plus au cœur de ce club.
Lisandro Martinez, lui, a pointé plus haut. Selon lui, c’est « en haut » que ça coince, notamment sur le marché des transferts. Fernandes, de son côté, a laissé entendre que le vestiaire lui‑même est fracturé.
Que devait-il dire de plus ? Venir devant les micros pour réciter des banalités alors que tout brûle autour de lui ? Ces prises de parole ne sont pas le problème, elles en sont le symptôme. Elles ouvrent une petite fenêtre sur ce que vivent les joueurs au quotidien.
Et une question flotte, cruelle : combien de ces joueurs ont réellement le niveau pour Manchester United ? Combien seraient titulaires à Arsenal, Liverpool ou Manchester City ? Fernandes, lui, doit parfois se demander pourquoi il est encore là, coincé dans un projet qui ne ressemble plus à ce qu’il était venu chercher.
Un club riche… et vidé de sens
Le paradoxe est violent. Financièrement, Manchester United bat des records de revenus, alors même que le club n’a pas disputé l’Europe la saison passée. Sportivement et structurellement, le tableau est noir.
Depuis que la famille Glazer a racheté le club via un rachat à effet de levier, la facture est vertigineuse : plus de 2 milliards de livres ont été ponctionnés en vingt ans, dans une période où d’autres propriétaires, eux, injectaient de l’argent dans leurs clubs. United, lui, a servi de machine à cash.
Le désespoir est tel que certains supporters en viennent à souhaiter une relégation. Descendre, pour forcer la vente du club, repartir de zéro. Ils affirment que cette équipe est pire que celle qui avait terminé 15e. Exagération de fans en colère ? Peut‑être. Mais l’idée même qu’un tel scénario soit évoqué dit tout du climat actuel.
Et ce n’est pas une hypothèse absurde : avec ce niveau de jeu, rester englué dans la lutte pour le maintien toute la saison n’a rien d’inimaginable. Les supporters qui murmurent « qu’on descende et qu’on nous vende » pourraient bien être exaucés.
Un géant sans ancrage, des propriétaires à distance
Le poste de manager à Manchester United est-il devenu un métier impossible ? Pas totalement. Il existe des missions plus ingrates dans les bas-fonds de l’EFL. Mais le handicap structurel est colossal.
Sir Jim Ratcliffe et INEOS tentent de remettre de l’ordre, de rationaliser, de moderniser. Mais Ratcliffe vit à Monaco, limité à 90 jours par an au Royaume-Uni. La famille Glazer, elle, reste basée aux États-Unis. Le club est dirigé par des propriétaires qui ne vivent presque jamais au milieu de ce qu’ils possèdent.
Les dettes, elles, sont bien là. Ce club autrefois sans le moindre emprunt s’est retrouvé lesté de charges financières massives. Dans les bureaux, beaucoup ne comprennent ni l’histoire ni la culture de Manchester United. Environ 40 % du personnel a été licencié. Les abonnements grimpent, les supporters historiques se font peu à peu écarter des tribunes par les prix.
Le constat est brutal : il n’y a quasiment plus rien de positif à dire sur la manière dont ce club est dirigé. Manchester United n’est plus un modèle. Il n’est plus une exception. Il n’est plus spécial.
Aujourd’hui, Brentford est mieux géré. Brighton aussi. On ne tombe plus de sa chaise quand United perd contre ces clubs-là. On est surpris, désormais, lorsqu’il gagne. Face à Brighton, on s’attend à une défaite. Contre Brentford, pareil. Ce week-end, c’est Bournemouth. Une affiche qui, autrefois, aurait semblé presque anecdotique. Aujourd’hui, c’est du 50/50. Si Bournemouth s’impose, personne ne tombera des nues. C’est le nouveau visage de Manchester United.
Les supporters, eux, ne sont pas dupes. Ils savent où se situe le cœur du problème. Ce n’est ni uniquement Michael Carrick, ni uniquement les joueurs. C’est le modèle de propriété, la structure même du pouvoir au club.
Sir Alex, mythe intouchable… et maillon de la chaîne
Certains rêvent encore d’un retour de Sir Alex Ferguson, comme si sa seule présence pouvait effacer deux décennies de dérive. Illusion. Même lui ne gagnerait pas la Premier League dans ce contexte.
Quand il a succédé à Ron Atkinson, il lui a fallu cinq ans pour conquérir le titre. Mais il disposait alors de cadres puissants dans le vestiaire, de personnalités fortes, et surtout d’un avantage économique clair : United était plus riche que tout le monde, avec le plus grand stade, la plus grande base de fans, des recettes de jour de match qui écrasaient la concurrence.
Ce monde‑là a disparu. Le club n’est plus le plus riche d’Angleterre, encore moins du monde. Il pourrait même sortir du top 10 mondial des revenus dans les années à venir. Dans ces conditions, même Ferguson ne pourrait pas réparer ce qui a été cassé.
Et l’Écossais n’est pas totalement extérieur au problème. Des supporters qui l’adorent le reconnaissent : il n’a jamais pris position publiquement contre les Glazer. Il était sans doute le seul, il y a 21 ans, à pouvoir s’opposer frontalement à ce rachat à effet de levier. Il ne l’a pas fait. Il a accepté le nouvel ordre.
On peut remonter encore plus loin, jusqu’à l’histoire du cheval de course Rock of Gibraltar et au conflit sur les droits de reproduction. Un différend qui, par ricochet, a ouvert la porte à la montée progressive des Glazer au capital de Manchester United, jusqu’au contrôle total.
Ce que Ferguson a accompli sur le terrain reste monumental. Mais l’histoire retiendra aussi qu’il a, indirectement, contribué à l’installation de ces propriétaires et à tout ce qui a suivi.
Carrick, un manager déjà usé
Reste le présent. Et il n’est pas plus rassurant.
Michael Carrick inquiète. Son langage corporel, son attitude sur le banc, tout respire la lassitude. On ne voit plus de révolte, plus de colère froide, plus de défi. On voit un homme démoralisé, presque désabusé.
Sa relation avec le vestiaire interroge. Son lien avec ses dirigeants aussi. A-t-il le sentiment d’avoir été trahi par un mercato raté ? A-t-il compris qu’on lui demandait l’impossible avec cet effectif et ce contexte ? Sur la ligne de touche, il donne l’impression d’avoir perdu une bataille intérieure.
Après une défaite comme celle de Como, on aurait pu attendre un entraîneur furieux, combatif, prêt à tout renverser. Carrick est apparu plat, vidé. Sans relief. Comme si le poste l’avait déjà usé jusqu’à la corde.
Dans ces conditions, deux scénarios paraissent tout à fait plausibles : le voir limogé, ou le voir partir de lui‑même, lassé d’un job qu’il jugerait tout simplement trop lourd, trop toxique pour ce qu’il veut faire de sa vie.
Et pendant ce temps, Manchester United continue de dériver, entre un vestiaire qui parle, des supporters qui n’y croient plus, et des propriétaires qui regardent tout cela de très loin. La vraie question n’est plus de savoir si ce club est en crise. Elle est de savoir jusqu’où il peut encore tomber avant que quelqu’un, enfin, décide de tout reprendre à zéro.




