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Vijay Amritraj et l'évolution du tennis moderne

Quand Vijay Amritraj a rangé sa raquette en 1993, après plus de vingt ans sur le circuit, le tennis ressemblait presque à un autre sport. Surfaces plus rapides, balles plus légères, serve-and-volley omniprésent : un jeu d’attaque, de toucher, de variations. Trente ans plus tard, le décor a changé, mais lui est resté là, aux premières loges.

Mercredi, au siège de The Hindu à Chennai, le président de la Tamil Nadu Tennis Association, membre du Hall of Fame et récipiendaire du Padma Bhushan, a déroulé, avec la clarté et la franchise qu’on lui connaît, sa vision d’un tennis transformé. Une conversation à bâtons rompus avec N. Ram, directeur de The Hindu, dans le cadre d’un fireside chat organisé par Sportstar.

La mort lente du serve-and-volley

Pour comprendre la rupture, Amritraj part d’une image simple : le gazon de Wimbledon. Celui qu’il a connu, et celui d’aujourd’hui.

« Le gazon de Wimbledon est aujourd’hui beaucoup plus lent, presque comme la terre battue de Roland-Garros », a-t-il constaté. Puis il décrit ce Centre Court du dernier dimanche du tournoi : la ligne de fond labourée, creusée, brûlée par les appuis répétés. Et, au milieu, cette bande de gazon quasiment intacte. Personne ou presque ne s’y aventure plus.

Le symbole est brutal : le territoire des volleyeurs a été déserté. Le style qui faisait la marque de fabrique de sa génération a disparu, étouffé par l’évolution des surfaces et du matériel, mais aussi par le profil physique des joueurs.

Des géants, des balles plus lourdes, un jeu plus brutal

Amritraj pointe plusieurs facteurs. D’abord, la taille moyenne des joueurs, nettement plus élevée qu’à son époque. Ensuite, des courts plus bondissants, qui favorisent l’échange du fond plutôt que la prise de balle précoce au filet. Et surtout, ces balles qu’il décrit comme « six fois plus lourdes » que celles qu’il frappait en carrière.

Cette densité change tout : « Les joueurs sont forcés d’utiliser les deux mains en revers », explique-t-il, comme un symptôme d’un tennis devenu plus exigeant physiquement, moins porté sur le relâchement du geste. Le bras unique, fluide, cède du terrain à la puissance contrôlée des prises à deux mains.

Quand la puissance remplace la pureté

Cette quête de force brute a un prix. Les corps lâchent plus vite. Les blessures se multiplient, en particulier dans cette génération habituée à frapper chaque balle comme si c’était la dernière.

Amritraj ne tourne pas autour du pot : pour lui, la cause est claire. « La manière dont ils frappent la balle aujourd’hui, je les regarde et je comprends pourquoi ils se blessent. L’épaule, le coude, le poignet, tout est engagé au moment de l’impact. Quand nous frappions, c’était beaucoup plus gracieux », rappelle l’Indien aux 15 titres sur le circuit.

La formule résume le fossé entre deux époques : hier, la pureté du geste, la glisse, le toucher. Aujourd’hui, la violence contrôlée, la répétition, l’intensité à chaque frappe. Le spectacle n’est pas moins impressionnant, mais il se paie en articulations.

Calendrier surchargé ? « Les meilleurs ont toujours le choix »

Ancien président du ATP Player Council entre 1989 et 1993, Amritraj connaît aussi l’envers du décor administratif. Les plaintes récurrentes sur un calendrier trop chargé ne le laissent pas insensible, mais il remet une partie du débat en perspective.

Pour lui, la surcharge concerne avant tout l’élite. « Le calendrier chargé, c’est soi-disant pour les joueurs du Top 10. Ils ont toujours le choix », insiste-t-il. Une phrase qui remet la responsabilité, au moins en partie, sur les épaules des stars du circuit, capables de sélectionner leurs tournois, de gérer leurs pics de forme.

Amritraj rappelle un autre impératif, moins glamour mais vital : la survie du reste du circuit. Les ATP 250 et 500, ces tournois que l’on regarde parfois de loin, structurent la base professionnelle. « Il est important de permettre au reste du circuit de survivre grâce aux ATP 250 et 500, pour leur donner une chance de jouer », souligne-t-il.

Sans cette ossature, pas de relève, pas de profondeur, pas de diversité. Juste une poignée de stars surmédiatisées, sans véritable écosystème autour d’elles.

Entre nostalgie assumée et regard lucide sur le présent, Vijay Amritraj ne se contente pas de regretter un âge d’or. Il décrit un sport qui a gagné en puissance ce qu’il a perdu en grâce. La question, désormais, est simple : jusqu’où le tennis peut-il pousser cette logique avant que les corps, les styles et peut-être même le jeu lui-même ne réclament un nouvel équilibre ?