Rayan Cherki : L'Artiste de Selhurst Park
Pendant quarante-cinq minutes, City a buté, s’est agacé, a ronronné. Puis Rayan Cherki a décidé que Selhurst Park serait son terrain de jeu, son tableau, sa toile.
En quatre-vingt-deux minutes, le Français de 23 ans a tout fait ou presque : trois tirs cadrés, trois passes clés, trois dribbles réussis, 29 conduites de balle pour 2,2 kilomètres avalés ballon au pied. Des chiffres froids pour décrire une soirée brûlante. Crystal Palace, lui, n’a jamais trouvé la moindre parade.
Un premier but digne d’une galerie d’art
Le tournant, c’est ce ballon de Phil Foden à l’entrée de la surface. Cherki l’attrape, l’enroule presque autour de sa cheville et se met à danser. Un, deux, trois joueurs éliminés, les défenseurs comme aspirés par ses feintes, la balle collée au pied comme si elle refusait de le quitter. On croit le voir trébucher, perdre l’équilibre. Au lieu de ça, il pique du bout du pied, surprend Dean Henderson, et glisse le ballon au fond.
Un geste de funambule, une finition de tueur. À Selhurst Park, le silence se mêle aux exclamations. City vient de trouver son détonateur.
Le deuxième but, lui, a besoin d’un brin de réussite. Une frappe à une vingtaine de mètres, un gros contre sur Chris Richards, et le ballon qui dévie pour tromper à nouveau Henderson. Mais avant le coup de billard, il y a encore ce détail : Cherki s’est lui-même fabriqué l’espace, a refusé la passe prudente, a choisi le but. En cinq minutes, il a plié le match.
“Un chef-d’œuvre” et des comparaisons qui pèsent lourd
Sur le plateau de Sky Sports, Jamie Redknapp n’en revient pas. L’ancien milieu de Liverpool et de l’Angleterre lâche des mots qui comptent.
« Rayan Cherki a peint un chef-d’œuvre », explique-t-il. Son premier but l’a stupéfié : « C’était un but incroyable. Il a été la différence parce que les buts arrivent à un moment si important. Il a eu un effet incroyable sur le match. C’est un génie, ce qu’il peut faire avec un ballon est juste incroyable. Il n’y a pas beaucoup de joueurs de Premier League capables de ça. Je pense à Eden Hazard, peut-être, qui aurait pu faire ça. Même type de joueur, ce centre de gravité très bas, et cette capacité à faire filer le ballon dans le coin. »
Redknapp remonte aussi le temps : « [Georgi] Kinkladze, les fans de Manchester City d’une autre génération s’en souviendront. Il pouvait éliminer des joueurs dans une cabine téléphonique, et c’est très similaire. Mais Cherki est un joueur magnifique. On se demandait où il s’intégrait parce qu’Enzo Maresca aime la structure. Mais avec un joueur comme Cherki, il faut accepter sa liberté, il faut le laisser faire. »
Le mot est lâché : liberté.
De Guardiola à Maresca, la libération d’un artiste
Comme Pep Guardiola, Enzo Maresca veut que City confisque le ballon. La nuance est ailleurs : l’Italien ouvre le jeu, étire le terrain, réclame de la largeur et des prises de risque. Il ne va pas sermonner Cherki pour une course sinueuse ou une passe risquée. Guardiola, lui, l’avait fait, après cette fameuse “rabona” pour offrir un but à Foden contre Sunderland la saison passée.
Avec de la liberté, Cherki devient un match-winner impossible à contenir. Tout ne réussira pas, évidemment. Mais City a besoin de ce type de joueur pour fissurer les blocs bas, ces équipes qui s’enferment dans leur surface et encaissent sans broncher.
Sa première saison à City avait déjà été très bonne, mais laissait un goût d’inachevé. Guardiola l’a retenu, l’a dosé, ne lui offrant que 19 titularisations en Premier League, et seulement quatre en Ligue des champions. Malgré cette utilisation parcimonieuse et un carcan tactique strict, Cherki a tout de même compilé 25 buts et passes décisives toutes compétitions confondues. Une performance saisissante au vu du contexte.
Sous Guardiola, le diplômé de l’académie de Lyon devait rester collé à sa zone. Ne pas dézoner trop tôt, ne pas se perdre dans les dribbles, respecter le circuit de passes préétabli. S’il rentrait à l’intérieur au mauvais moment, tout le mécanisme se grippait.
Guardiola l’avait d’ailleurs résumé à sa manière après le match contre Sunderland : « J’aime la simplicité parce que j’ai appris de Lionel Messi que je ne me trompe jamais avec les choses simples. » Avec une telle philosophie, Cherki ne pouvait pas devenir le maître d’œuvre de City.
Maresca a tout de suite pris le chemin inverse. Première décision forte : installer Cherki dans l’axe, derrière Erling Haaland. Le nouveau coach lui demande de tisser son jeu dans les petits espaces, de devenir le moteur créatif de l’équipe. Là où Guardiola limitait ses touches, Maresca l’encourage à multiplier les prises de balle.
Un labeur sans ballon, une récompense dans les 30 derniers mètres
Liberté ne veut pas dire immunité. Cherki doit travailler sans ballon, et il l’a fait avec sérieux contre Palace, chargé notamment de surveiller Adam Wharton. Il a couru, pressé, fermé les lignes. La différence, c’est la récompense : dans le dernier tiers, Maresca lui accorde une confiance totale.
Cette évolution dépasse le seul cas de City. À travers l’Europe, quelques entraîneurs de pointe redonnent les clés aux créateurs.
Khvicha Kvaratskhelia profite d’un cadre fluide au Paris Saint-Germain, où Luis Enrique pense son système pour l’isoler en un contre un, puis lui offre la liberté de venir à l’intérieur lorsque Nuno Mendes dévore son couloir gauche. À Bayern Munich, Vincent Kompany adopte une approche similaire avec Michael Olise, tandis qu’à Barcelone, Hansi Flick laisse Lamine Yamal interpréter les espaces à sa guise dans un système très vertical.
Avec Cherki, ces joueurs rappellent que l’individualité revient à la mode, portée et assumée par leurs entraîneurs.
Le retour des funambules
La quête obsessionnelle de contrôle de Guardiola a fait son œuvre. Elle a dominé Barcelone, Bayern et City, et contaminé une bonne partie du continent. Des copies, des imitateurs, des systèmes clonés. Et, au passage, une génération de joueurs libres, de dribbleurs insoumis, a été mise de côté.
Le vent tourne. Cherki, par sa forme électrique, en est la preuve éclatante : le football redevient un art quand on laisse les artistes peindre. City n’y perd pas son sens collectif, au contraire. Le club découvre qu’on peut être showman et soldat du collectif.
La question n’est plus de savoir si Cherki a le talent pour diriger ce City nouvelle version. Elle est bien plus tranchante : qui va l’empêcher, désormais, de prendre définitivement le pouvoir ?



