RDC Sport

Le procès de Diego Maradona : une nation face à son miroir

Le fantôme de Diego Maradona revient au tribunal. Près de quatre ans après sa mort, l’Argentine rouvre l’un des dossiers les plus sensibles de son histoire récente : celui des derniers jours d’El Diez, et de ceux qui avaient la responsabilité de le soigner.

Un nouveau procès après un premier fiasco

Le nouveau procès s’ouvre ce mardi à San Isidro, dans la province de Buenos Aires. Le premier, lancé en mai 2025, avait tourné court dans un climat déjà électrique : l’une des trois juges avait été accusée d’avoir autorisé des prises de vue non autorisées dans la salle d’audience pour un documentaire. Un scandale procédural qui avait fait s’effondrer l’audience avant même d’entrer dans le fond.

Cette fois, un nouveau collège de juges est en place. La pression est immense. Car au centre du dossier, il n’y a pas seulement la mort d’un patient célèbre. Il y a la disparition de Diego Armando Maradona, 60 ans, icône absolue d’un pays qui l’a pleuré comme un chef d’État.

Sept soignants sur le banc des accusés

Sept membres de son équipe médicale vont comparaître pour homicide avec possible intention. Ils nient catégoriquement les accusations. En cas de condamnation, ils risquent entre huit et vingt-cinq ans de prison.

Parmi eux, deux noms cristallisent l’attention : son principal médecin, Leopoldo Luque, et sa psychiatre, Agustina Cosachov. Autour d’eux, d’autres professionnels de santé, tous accusés d’avoir failli dans la prise en charge d’un patient dont l’état était pourtant décrit comme extrêmement fragile.

Les enquêteurs ont requalifié l’affaire en homicide « coupable », une infraction proche de l’homicide involontaire. Selon eux, les accusés connaissaient la gravité de la situation clinique de Maradona, mais n’auraient pas pris les mesures nécessaires pour le sauver.

Les derniers jours de Diego

Lorsque Diego Maradona meurt le 25 novembre 2020, il se trouve dans sa maison de Tigre, dans la province de Buenos Aires. Il y récupère d’une opération réussie d’un caillot sanguin au cerveau, subie plus tôt dans le mois. Le pays croit alors à un nouveau retour, une énième résurrection d’un homme qui a tant de fois défié la mort.

Mais ce jour-là, son cœur lâche. L’autopsie préliminaire confirme un arrêt cardiaque, entraînant un œdème pulmonaire aigu, cette accumulation de liquide dans les poumons qui étouffe peu à peu le patient. Le choc est planétaire. En Argentine, le président de l’époque, Alberto Fernandez, décrète trois jours de deuil national. Le pays se fige. Dans un message resté célèbre, il lâche : « Merci d’avoir existé, Diego. Tu vas nous manquer toute notre vie. »

Derrière la douleur, une question s’impose rapidement : Maradona aurait-il pu être sauvé ?

Une prise en charge jugée « déficiente et imprudente »

Pour y répondre, les procureurs saisissent un collège d’experts médicaux. Leur rapport va mettre le feu aux poudres. Selon ces spécialistes, les soins prodigués à Maradona à son domicile étaient « déficients et imprudents ». Les mots sont lourds. Ils vont servir de colonne vertébrale à l’accusation.

Les experts concluent que le champion « aurait eu une meilleure chance de survie » s’il avait bénéficié d’un traitement adapté dans un établissement médical approprié. Autrement dit : il n’était pas condamné d’avance. Sa mort, pour l’accusation, n’est pas seulement tragique. Elle est évitable.

C’est précisément ce point que la défense tentera de démonter : la frontière entre l’inévitable et la négligence, entre la fatalité et la faute.

Un procès sous haute tension

Environ cent témoins doivent défiler à la barre dans les prochaines semaines. Parmi eux, les filles de Maradona, figures centrales d’une famille souvent déchirée, mais soudée dans l’exigence de vérité autour de la mort du patriarche. Le procès doit se poursuivre jusqu’en juillet, promettant des semaines d’audience sous le feu des caméras et des réseaux sociaux.

Le tribunal de San Isidro ne jugera pas seulement des médecins et des soignants. Il va être le théâtre d’un débat plus large sur la manière dont l’Argentine a entouré – ou abandonné – l’un de ses plus grands fils à l’heure où il était le plus vulnérable.

L’ombre du génie, la fragilité de l’homme

La force émotionnelle de ce dossier tient aussi à la trajectoire de Maradona lui-même. Né pour le ballon, il explose avec Argentinos Juniors avant de devenir le visage de l’Argentine en Coupe du monde. Il dispute quatre Mondiaux, inscrit 34 buts avec la sélection, et marque à jamais l’histoire en 1986 avec ce fameux but de la « Main de Dieu » contre l’Angleterre, scandaleux et génial à la fois, symbole parfait de son personnage.

La seconde partie de sa carrière raconte une autre histoire : celle d’un combat permanent contre la cocaïne. En 1991, il est suspendu quinze mois après un contrôle positif. Le prodige devient un homme en lutte, son corps un champ de bataille. Il raccroche officiellement en 1997, le jour de ses 37 ans, lors de son deuxième passage à Boca Juniors. Le mythe reste, le corps, lui, s’abîme.

C’est cette fragilité accumulée, ces années de dépendance, ces opérations successives qui serviront aussi de toile de fond au procès. Ses médecins de l’époque plaideront un patient extrêmement complexe, au pronostic sombre. La justice, elle, devra décider si cette complexité justifie les décisions prises, ou si elle rend leurs manquements encore plus graves.

Une nation face à son miroir

Au-delà des murs du tribunal, l’Argentine entière se retrouve face à un miroir inconfortable. Comment un pays capable de hisser Maradona au rang de divinité a-t-il pu le laisser finir ainsi, dans une maison de banlieue, loin d’un hôpital, entouré d’une équipe que des experts qualifient de « déficiente et imprudente » ?

Les juges de San Isidro devront trancher sur des responsabilités pénales. Mais en filigrane, une autre question restera, elle, sans verdict officiel : qui, dans ce pays qui l’a tant adoré, portera vraiment le poids de la dernière chute de Diego ?

Le procès de Diego Maradona : une nation face à son miroir