Lionel Messi : Triplé et Émotion au Mondial
KANSAS CITY (Missouri) — Lionel Scaloni en a vu passer, des soirées de football. Des titres, des trophées, des vestiaires en liesse. Un Mondial remporté avec l’Argentine, une Liga et une Copa del Rey avec le Deportivo La Coruña, des centaines de matches de haut niveau.
Et pourtant, mardi soir, au moment où Lionel Messi quitte la pelouse après un triplé dans un 3-0 maîtrisé face à l’Algérie, le sélectionneur argentin le serre dans ses bras… puis craque. Les yeux rougis, la voix qui tremble.
Pour un premier match de tournoi, censé n’être que l’amorce d’un long parcours de huit rencontres, la scène surprend. Mais Messi provoque ça. Chez les dizaines de milliers de supporters venus le voir, chez ses coéquipiers, chez ses entraîneurs. Chez tout le monde.
Le dieu du quartier
Scaloni connaît le poids que porte son capitaine, et l’effet qu’il a sur le vestiaire. Il parle d’un groupe prêt à tout donner pour lui, d’amis plus que de simples partenaires.
Ils le voient comme un dieu, dit-il, mais aussi comme un gars du quartier. Les deux à la fois.
Ce qu’il transmet au groupe, le sélectionneur le juge presque impossible à décrire. Il évoque une atmosphère, une aura, quelque chose qui se vit au quotidien, à son contact, dans les entraînements comme dans ces nuits de Coupe du monde où tout semble tourner autour de lui.
Mardi, pourtant, n’était pas un jour comme les autres. Messi a inscrit son tout premier triplé en phase finale de Coupe du monde, un triplé arraché avec une volonté féroce. Trois buts qui effacent le doublé de Kylian Mbappé quelques heures plus tôt et propulsent l’Argentin à hauteur de Miroslav Klose, tout en dépassant le Brésilien Ronaldo au classement des meilleurs buteurs de l’histoire du tournoi masculin.
Dans les tribunes, 69 045 spectateurs assistent à ce basculement de l’histoire. Sur le banc, Scaloni vit une journée encore plus chargée, marquée par un événement personnel douloureux en dehors du terrain, comme l’a confié Messi.
Le roi des chiffres qui s’en moque
Les records s’empilent, les comparaisons affluent. Messi, lui, reste de marbre.
Interrogé sur ces chiffres qui le placent aux côtés de Klose et devant Ronaldo, il balaie le sujet. Pour lui, ce ne sont que des statistiques, rien de plus. Un honneur, bien sûr, d’être dans cette conversation-là, de pouvoir rivaliser avec ces monstres. Mais il rappelle que Ronaldo, qu’il considère comme « un très grand », n’est même pas en tête de ce classement, preuve selon lui de la relativité de ces données.
Les chiffres ne racontent qu’une partie de l’histoire. Le reste, ce sont les matches qu’il fait basculer.
Messi ne se contente pas de marquer. Il transforme des rencontres équilibrées en démonstrations. Il change la température d’un stade, la confiance d’un groupe, la peur dans les yeux des défenseurs.
« Des trucs de Messi »
Les Algériens ne s’en sortent pas si mal dans le jeu. L’attaquant Ibrahim Maza le rappelle : « On n’a pas été trop mauvais. » Mais il ajoute aussitôt qu’ils n’ont pas pu surmonter les « trucs de Messi ».
On lui demande de préciser. Il refuse presque, avec un sourire fataliste : il suffit de regarder le match, dit-il. Tout est là.
Ces « trucs de Messi », ce sont ces actions où il démarre une attaque depuis le milieu, la conclut lui-même, disparaît des radars alors que tout le monde le cherche du regard, puis réapparaît au moment exact où la faille s’ouvre. C’est cette accélération encore tranchante, cette capacité à se rendre intouchable, ce brin de réussite aussi, quand une faute qui aurait pu lui valoir un carton reste finalement sans sanction.
À 36 ans passés, après une blessure avec Inter Miami qui avait semé le doute sur sa forme, il répond avec un triplé dès l’entrée en lice. La star la plus fiable du plateau, encore et toujours.
Un début, pas un sommet
L’émotion de Scaloni, la communion avec les supporters, la soirée historique de Messi : tout pourrait ressembler à un point culminant. Ce n’est pas le cas.
Dans le camp argentin, personne ne veut y voir autre chose qu’un départ. Une première marche dans la défense d’un titre mondial chèrement acquis au Qatar.
Messi le répète : cette sélection vit au présent, match après match. Pas de projections, pas de triomphalisme. Le groupe ne se relâche pas, quelle que soit l’affiche. Il jouera « de la même manière, parfois mieux, parfois moins bien, mais toujours en compétition », promet-il. Et il jure que cette équipe « se battra jusqu’à ne plus pouvoir ».
Le prochain rendez-vous est déjà en ligne de mire : le 22 juin, face à l’Autriche, au Texas. Rien d’autre n’existe pour l’instant dans l’esprit du capitaine.
Des larmes aujourd’hui, et demain ?
Tout repose, ou presque, sur une condition : que Messi reste en bonne santé et qu’il garde ce niveau de génie incandescent. Le reste, c’est au groupe d’en faire une force collective. Ceux qui le voient comme un dieu et comme un voisin doivent maintenir cette intensité, ce sérieux, ce refus de se satisfaire d’un exploit individuel, fût-il signé par le meilleur joueur de leur histoire.
Si l’Argentine continue de se battre avec cette rage-là, si Messi prolonge encore un peu cette parenthèse de grâce, Scaloni connaîtra d’autres nuits comme celle-ci.
Avec, peut-être, les mêmes larmes qu’en 2022. Mais cette fois, qui oserait encore s’en étonner ?



