Kinshasa célèbre la qualification des Léopards à la Coupe du monde
Kinshasa n’a pas attendu que les flaques se résorbent. Sous un rideau de pluie tropicale, la capitale de la République démocratique du Congo a explosé mardi soir, emportée par un cri longtemps retenu : le Congo jouera la Coupe du monde. Cinquante-deux ans après. Une éternité.
Au bout d’un barrage intercontinental étouffant, disputé à Guadalajara, au Mexique, les Léopards ont arraché leur billet en battant la Jamaïque 1-0 après prolongation. Un seul but, une seule frappe décisive, signée Axel Tuanzebe, défenseur de Burnley, devenu en un instant le visage d’une génération libérée.
Tuanzebe, un but et l’histoire bascule
Le match avait tout du piège émotionnel. Un barrage loin de tout, sur terrain neutre, la tension de 120 minutes où chaque ballon semble peser une saison entière. Les Congolais ont tenu, serré les lignes, résisté aux vagues jamaïcaines. Puis la faille s’est ouverte. Tuanzebe a frappé. 1-0. Le silence incrédule a laissé place à la fureur des célébrations.
À des milliers de kilomètres, à Kinshasa, le coup de sifflet final a déclenché une déferlante sonore. Casseroles frappées aux fenêtres, klaxons déchaînés, sifflets stridents. Dans une ville de 17 millions d’habitants, personne ne semblait vouloir rester à l’intérieur.
Sur une place du centre-ville, des centaines de supporters, déjà massés depuis le début de soirée malgré une pluie battante, ont explosé de joie. Beaucoup portaient le maillot bleu ciel des Léopards depuis le matin, comme une promesse qu’il était hors de question de briser.
« On a tout donné, ici, sous la pluie ! » hurlait Beni Ile, les épaules enveloppées dans un drapeau trempé de la RDC, plus lourd mais plus précieux que jamais. Autour de lui, on dansait dans la boue, on se prenait dans les bras, on pleurait parfois. Personne ne regardait le ciel. La pluie faisait partie de la fête.
De Zaïre à la RDC, 52 ans d’attente
La dernière fois que le Congo avait vu la Coupe du monde, le pays ne portait même pas le même nom. En 1974, en Allemagne de l’Ouest, l’équipe jouait sous le drapeau du Zaïre. Le tournoi s’était terminé sur trois défaites face à l’Écosse, la Yougoslavie et le Brésil. Une participation restée comme un souvenir plus douloureux que glorieux.
Cette fois, l’histoire s’écrit autrement. La RDC débarquera en Amérique du Nord cet été dans le groupe K, face au Portugal, à la Colombie et à l’Ouzbékistan. Un tirage qui sent la montagne à gravir, mais personne, mardi soir, n’avait envie de parler de limites.
La qualification a déjà la saveur d’un exploit continental. Les Léopards ont sorti sur leur route deux poids lourds du football africain, le Nigeria et le Cameroun. Deux géants tombés, avant que la Jamaïque ne cède à son tour à Guadalajara. Une campagne de qualification à la fois chaotique, dramatique, et finalement héroïque.
Une nuit de fête dans un pays meurtri
Dans les rues de Kinshasa, les mots revenaient, les mêmes, comme un refrain : « fierté », « unité », « bonheur ». Pour un soir, le football a recouvert le bruit des armes.
« C’est vraiment exceptionnel, nous sommes très fiers des Léopards aujourd’hui pour cet exploit », confiait Merou, originaire de Goma, grande ville de l’est du pays tombée aux mains du M23 en janvier 2025. Il parlait sous un déluge, trempé comme tous les autres, mais avec un sourire qui ne voulait plus s’effacer. « Cette victoire va unifier le Congo. On espère que tout le pays va en bénéficier. »
Dans un pays meurtri par trois décennies de conflits et par la résurgence des groupes armés, la scène tenait presque de l’irréel : des inconnus qui se prennent par la main, des chants qui montent au-dessus des toits, des quartiers entiers qui vibrent au même rythme.
Un autre supporter, Maclain, résumait l’état d’esprit, la voix brisée par l’émotion : « On mérite un moment de bonheur, loin des coups de feu. On doit se rassembler aussi. » Pas de grands discours politiques, juste cette idée simple : le ballon rond, pour quelques heures, a repoussé l’ombre.
« Mercredi, on ne travaille pas »
Dans les rues détrempées, une certitude circulait aussi vite que les vidéos de la victoire sur les téléphones : le lendemain ne serait pas un jour comme les autres.
« On ne va pas travailler mercredi ! Ça va être une fête nationale. On va célébrer et faire la fête toute la nuit. Ça fait 50 ans qu’on attend ça. On reste dehors jusqu’à l’aube », lançait encore Beni Ile, comme un porte-voix improvisé de la ville.
La pluie redoublait. Personne ne partait. Des enfants couraient derrière des voitures qui klaxonnaient sans discontinuer. Des groupes improvisaient des rondes au milieu des avenues inondées. Les maillots collaient à la peau, les drapeaux ne flottaient plus, ils dégoulinaient. Peu importait. La RDC venait de reprendre sa place sur la carte du football mondial.
L’été prochain, les Léopards entreront dans une Coupe du monde où le Portugal de Cristiano Ronaldo appartient déjà au passé mais où la densité reste féroce, où la Colombie et l’Ouzbékistan ne feront aucun cadeau. Les débats tactiques viendront, les calculs aussi.
Mardi soir, à Kinshasa, personne ne pensait encore aux schémas de jeu ni aux adversaires. Une seule question flottait dans l’air humide : après une nuit comme celle-là, jusqu’où ces Léopards peuvent-ils emmener tout un pays ?




