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L'Italie de Gattuso face à ses démons : un barrage décisif

On en oublierait presque à quel point le gouffre était profond. Il y a moins d’un an, l’Italie doutait même de sa capacité à atteindre les barrages. Pour une nation à quatre étoiles, l’idée relevait presque du blasphème. Pourtant, quand Luciano Spalletti a quitté la Nazionale l’été dernier, la sélection était en miettes.

Spalletti devait être le sauveur. Il arrivait auréolé du Scudetto remporté avec Napoli, premier titre du club depuis l’ère Diego Maradona, pour combler le vide laissé par Roberto Mancini, champion d’Europe 2020 parti avec fracas en août 2023. Sur le papier, c’était l’homme idéal. Sur le terrain, l’histoire a tourné au naufrage.

L’Euro 2024 a exposé crûment les limites de cette Italie-là, et de son sélectionneur. L’effectif n’était pas brillant, c’était acquis. Mais les choix tactiques, les compositions, les ajustements ont souvent déconcerté. Résultat : une défense de titre parmi les plus faibles de l’histoire récente, dans la lignée de la Grèce 2008. Il avait fallu un but à la 98e minute contre la Croatie pour sortir des poules. La suite a viré à l’humiliation, avec une élimination sans révolte face à la Suisse.

Spalletti avait besoin d’un départ canon sur la route du Mondial 2026. Il a obtenu l’inverse. Et sa mission s’est terminée brutalement.

Oslo, la gifle fondatrice

Le 6 juin dernier, la Norvège a écrasé l’Italie 3-0 à Oslo. Et le score, déjà lourd, a presque été flatteur pour les Azzurri. Une prestation indigente de la première à la dernière minute, sans qualité, sans caractère, sans orgueil.

« Je n’ai pas de mots », lâchait un Gigi Donnarumma abasourdi. « Nos supporters ne méritent pas ça. Nous devons trouver de la force quelque part, parce que nous sommes l’Italie et ce genre de match n’est pas acceptable. »

Spalletti ne disait pas autre chose. « Il faut trouver quelque chose de plus. Sinon, quelque chose devra changer. » Le « quelque chose », ce fut lui. La fédération a décidé de tourner la page après le fiasco norvégien, tout en lui laissant diriger une dernière victoire 2-0 contre la Moldavie trois jours plus tard, histoire de limiter la casse opérationnelle.

Mais sportivement, le mal était fait. Le chemin vers le Mondial s’annonçait escarpé. Et, pire encore, les candidats crédibles pour reprendre le banc ne se bousculaient pas.

Claudio Ranieri était le choix du cœur. Le champion de Premier League a toutefois refusé de revenir sur sa décision de raccrocher, préférant un rôle de conseiller à Roma, son club de toujours. Stefano Pioli, lui, a opté pour le projet Fiorentina. La FIGC s’est alors tournée vers le passé glorieux pour imaginer l’avenir.

Gattuso, pari de cœur et de nerfs

L’idée a pris forme : retrouver l’esprit de 2006 en confiant la Nazionale à un ancien de la bande de Marcello Lippi. Les noms de Daniele De Rossi et Fabio Cannavaro ont circulé. Gabriele Gravina a finalement tranché : ce serait Gennaro Gattuso.

Un choix audacieux, presque déroutant, tant le parcours d’entraîneur de l’ancien milieu est fait de hauts, de bas, de départs houleux et d’expériences contrastées. Mais Gravina y a vu autre chose : une énergie, une détermination, une obsession du collectif.

« Il a les qualités, la détermination et surtout le désir de faire quelque chose de grand pour les Azzurri et pour notre pays », a martelé le président de la FIGC. « Il a répondu à l’appel avec le même enthousiasme que lorsqu’il était joueur. Ce n’est pas que de l’enthousiasme : il y a un grand esprit de sacrifice, une énorme professionnalité, une préparation de très haut niveau. Ce qui m’a frappé, c’est sa volonté de mettre le “nous” avant le “je”. »

Les doutes sur sa science tactique n’ont pas disparu. Mais une chose est claire : Gattuso a redonné une pulsation à cette sélection. Et, surtout, il l’a remise en position de se qualifier pour une Coupe du monde pour la première fois depuis 2014.

Des débuts heurtés, des signes de vie

Les sceptiques ont des arguments. La campagne de groupe a commencé et s’est terminée par des défaites de trois buts contre la Norvège. À San Siro, en novembre, l’Italie a explosé en seconde période dès que Erling Haaland et ses partenaires ont haussé le ton. Gattuso lui-même a reconnu la capitulation.

Mais, entre ces deux gifles, quelque chose a bougé. Les deux confrontations contre Israël en sont la meilleure illustration. À Debrecen, l’Italie a gagné 5-4 dans un match fou, ouvert à tous les vents, truffé d’erreurs. En octobre, à Udine, la même équipe a dominé et maîtrisé, s’imposant 3-0 avec une solidité bien plus rassurante.

La différence la plus nette, pourtant, ne se lit pas dans les chiffres. Elle se sent. Cette Nazionale-là respire davantage le groupe. Sandro Tonali l’a résumé après la victoire contre l’Irlande du Nord : depuis l’arrivée de Gattuso, le vestiaire « se sent positif ». Et l’on comprend pourquoi.

Moise Kean a livré la clé sur Sky Sport Italia : « Le coach a tellement d’amour pour le maillot des Azzurri. Il nous pousse à ne jamais abandonner. » Gattuso reste le même : brut, entier, viscéral. Mais derrière le personnage, il y a des choix.

Bergame, le bon pari, au bon moment

Son premier vrai match à haute tension, il l’a préparé comme une finale de Coupe. Demi-finale de barrage contre l’Irlande du Nord, à domicile. Beaucoup auraient foncé sur le Stadio Giuseppe Meazza. Gattuso a poussé pour le New Balance Arena de Bergame. Décision capitale.

Pourquoi renoncer à 70 000 spectateurs ? Parce que 70 000 voix peuvent aussi se transformer en 20 000 sifflets à la mi-temps. « S’il y avait eu 70 000 personnes, croyez-moi, 30 % auraient commencé à huer à la pause », a-t-il confié. À 0-0 au repos, San Siro aurait grondé. Bergame a soutenu.

Le choix a payé. Les tribunes ont tenu le fil, sans se retourner contre l’équipe. Et Gattuso, lui, n’a pas cédé à la panique. Il a reconnu une première période « compliquée », alourdie par l’enjeu. Kean a avoué avoir senti « le poids de la Coupe du monde » sur ses épaules jusqu’à son deuxième but. Tonali a parlé d’une tension omniprésente avant d’ouvrir le score à la 56e minute.

« Il y avait de la nervosité au début de la seconde période, a expliqué le milieu de Newcastle à la RAI, mais après le premier but, on s’est vraiment sentis libérés dans la tête. »

Cette bascule mentale, Gattuso l’avait préparée à la pause : pas de cris, mais un rappel simple. « Vous ne pensiez quand même pas que ce serait facile ? »

Il a aussi ajusté son équipe. Manuel Locatelli, trop bas en première mi-temps, a reçu l’ordre d’avancer. « Je sentais que je pouvais aider davantage plus haut, a raconté le milieu de la Juventus, et le coach m’a demandé de jouer dans un rôle plus avancé. On a été meilleurs après. » Un détail, un déplacement de quelques mètres, mais un tournant dans la structure du match.

L’Italie a fini par s’imposer, s’offrant une finale de barrage. Mais, comme l’a rappelé Locatelli, « on n’a pas encore enlevé ce poids de nos épaules ». Une phrase qui résume l’état d’esprit : soulagés, jamais rassurés.

Bosnie, la dernière marche et toutes les angoisses

Sur le papier, le tirage a souri aux Azzurri. Aller gagner à Cardiff contre le pays de Gareth Bale aurait été une autre histoire. À la place, ce sera la Bosnie-Herzégovine, à Zenica. Quand la séance de tirs au but a tourné en faveur des Balkans au Cardiff City Stadium, plusieurs Italiens ont laissé éclater leur joie.

La Bosnie de Sergej Barbarez pointe au 66e rang du classement FIFA. L’Italie, malgré ses tourments, est 12e. L’écart de qualité est réel. Les Bosniens dépendent toujours énormément de leur capitaine de 40 ans, Edin Dzeko, meilleur buteur et recordman de sélections. Mais cette équipe a failli se qualifier directement, avant de craquer dans les 13 dernières minutes contre l’Autriche lors de son dernier match de groupe. Et elle vient de montrer du caractère en renversant la situation à Cardiff, dans le temps réglementaire comme lors de la séance.

L’Italie aura plus de talent sur le terrain, plus de profondeur sur le banc, plus d’expérience à ce niveau. Elle aura surtout plus de pression. Parce que l’enjeu dépasse largement ce match.

Le football italien traverse une crise structurelle. La Nazionale a manqué deux Coupes du monde d’affilée, une première. La Serie A, elle, subit une nouvelle remise en question après une saison de Ligue des champions sans aucun club en quart de finale. Le symbole est lourd : le pays qui se voit comme une superpuissance du jeu regarde les grandes soirées européennes à la télévision.

Et pourtant, un filet d’optimisme s’accroche. Tonali joue comme un homme observé par la moitié de la Premier League. Alessandro Bastoni, pilier d’Inter, est revenu de blessure au bon moment. Ligne par ligne, l’Italie possède plus d’arguments que la Bosnie.

Surtout, elle a retrouvé un ciment. Fabio Capello, dans la Gazzetta dello Sport, a mis le doigt sur la différence avec les échecs contre la Suède et la Macédoine du Nord. « Contre l’Irlande du Nord, on a vu une équipe qui a mis son cœur et son âme », a-t-il jugé. À l’époque, les Azzurri avaient de meilleurs joueurs, mais moins d’unité. Cette fois, le groupe semble plus soudé, plus conscient de sa fragilité.

Le vrai adversaire : le passé

À Zenica, l’Italie ne jouera pas seulement contre Dzeko et ses partenaires. Elle affrontera aussi ce que Tonali a appelé ses « démons ». Les images de Stockholm, de Palerme, ces soirs où une nation entière a basculé dans le silence, ne s’effacent pas en un discours.

« Je ne dis pas qu’on avait peur, a reconnu l’ancien milieu du Milan, mais il arrive de repenser à ces défaites. » La mémoire pèse. Elle peut paralyser, ou servir de carburant. Cette fois, il n’y aura pas de place pour les regrets. Tonali l’a dit sans détour : « Il n’y a pas d’autre option que gagner. »

Ils le doivent à eux-mêmes, à leur sélectionneur qui a pris ce risque-là, à tout un mouvement qui vacille. Et, surtout, à ces enfants qui n’ont jamais vu l’Italie en Coupe du monde et qui se demandent encore ce que ça fait, un été entier rythmé par l’azur.