Groupe J : Messi et l'Argentine en quête de gloire
On a déjà vu ce film. En 2022, l’Argentine menait tranquillement à la pause contre l’Arabie saoudite, sûre de sa force, sûre de son destin. Puis le match a basculé, la planète a vacillé et le futur champion du monde a démarré son tournoi par l’une des plus grandes gifles de l’histoire. Le rappel est utile : dans un Mondial, aucune voie royale n’existe, surtout pas pour un tenant du titre.
Dans ce Groupe J, la hiérarchie semble limpide sur le papier. L’Argentine au-dessus, l’Autriche et l’Algérie pour le deuxième billet direct, la Jordanie pour l’histoire et l’audace. Mais les quatre histoires qui se croisent ici disent autre chose : un champion en mission, un outsider structuré, un revenant ambitieux, un novice qui n’a peur de rien.
Argentine : la dernière grande marche de Messi
L’Argentine débarque en Amérique du Nord avec une idée fixe : réussir ce que personne n’a fait depuis le Brésil de 1958 et 1962, conserver sa couronne mondiale. Le décor est posé, le casting aussi. Et au centre de l’affiche, toujours le même nom : Lionel Messi.
Lionel Scaloni a bâti un cycle presque irréel. Copa América 2021. Coupe du monde 2022. Copa América 2024. Une décennie de frustrations effacée en trois étés. Il est devenu le premier sélectionneur argentin à cumuler Mondial et Copa América, et arrive à ce tournoi avec la légitimité de celui qui a rendu à tout un pays sa troisième étoile.
Le cœur de l’équipe championne au Qatar est resté soudé. Emiliano Martinez garde les buts, toujours habité par ce rôle de gardien de moments décisifs. Devant lui, Cristian Romero et Lisandro Martinez verrouillent l’axe avec une agressivité contrôlée. Au milieu, le trio Rodrigo De Paul – Alexis Mac Allister – Enzo Fernandez impose un mélange rare de volume, de créativité et de maîtrise des temps forts.
Devant, la palette offensive reste vaste. Julian Alvarez, capable d’occuper tous les rôles sur le front de l’attaque, offre à Scaloni une flexibilité précieuse, que ce soit sur un côté, dans l’axe ou en soutien. Lautaro Martinez, lui, reste le point de fixation et le finisseur attitré.
Une absence pèse pourtant dans le paysage : Angel Di Maria a tiré sa révérence internationale, emportant avec lui une partie de la mémoire émotionnelle de 2022. Autre signe fort, la non-sélection du prodige Franco Mastantuono, milieu de terrain de Real Madrid, pourtant très attendu après des qualifications remarquées.
Reste la question qui obsède tout le pays : la forme de Messi. Touché aux ischio-jambiers avec Inter Miami en mai, le capitaine a entretenu un léger flou. Scaloni s’est voulu rassurant, évoquant des premiers examens « pas si graves ». Le plan est clair : le voir sur le terrain pour l’ouverture face à l’Algérie à Kansas City.
Car au-delà du terrain, la présence de Messi en Amérique du Nord dépasse le cadre du sport. À 38 ans, il s’apprête à disputer un record de sixième Coupe du monde. Personne ne s’attend sérieusement à le revoir sur cette scène dans quatre ans. Il a terminé meilleur buteur des qualifications CONMEBOL avec huit réalisations et reste, malgré le poids des années, le centre de gravité de cette sélection.
L’Argentine doit dominer ce Groupe J. Pour elle, ce premier tour ressemble à un sas de décompression avant les vraies tempêtes des matches à élimination directe. C’est là que commencera vraiment la conversation sur son destin. Mais un faux pas, on l’a vu, peut tout reconfigurer en une mi-temps.
Algérie : Mahrez, le retour d’un pays qui veut revivre 2014
Douze ans après avoir poussé l’Allemagne en prolongation en huitièmes de finale, l’Algérie revient au Mondial avec la mémoire encore vive de 2014 et l’envie de faire au moins aussi bien. Deux éditions manquées, puis une qualification solide en tête du Groupe G de la zone CAF. Les Fennecs se replacent sur la carte.
Aux commandes, Vladimir Petkovic. Le technicien bosnien et herzegovin a déjà prouvé sa capacité à faire exister les « seconds couteaux » sur la scène internationale. Avec la Suisse, il a atteint le Final Four de la Ligue des nations 2018/19 et les quarts de l’Euro 2020, en sortant Turkiye et surtout la France, avant de céder aux tirs au but contre l’Espagne, future championne.
Son Algérie s’est appuyée sur un homme en feu pendant les qualifications : Mohamed Amoura. Dix buts, soit sept de plus que n’importe quel autre joueur de son groupe, avec notamment un triplé à domicile contre le Mozambique. L’attaquant de Wolfsburg, l’un des quatre représentants de Bundesliga dans la liste, a démarré sa saison de club à huit buts en 19 matches de championnat avant de traverser une longue disette de onze rencontres sans marquer. Capable d’exploser comme de s’éteindre, mais toujours dangereux.
Autour de lui, Petkovic a convoqué des profils rompus au haut niveau européen. Houssem Aouar, formé à Lyon, passé par Roma et ancien international français, apporte sa vision et sa capacité à dicter le tempo. Amine Gouiri, revenu de blessure, a rappelé son sens du but en signant un doublé lors du large succès 7-0 en amical contre le Guatemala à Gênes en mars. Nabil Bentaleb, désormais à Lille après son passage à Tottenham, ajoute de l’expérience dans l’entrejeu.
Dans les buts, un nom attire forcément l’attention : Luca Zidane. Le gardien de Granada porte un héritage lourd, celui d’un père champion du monde et d’Europe, Zinedine Zidane. Lui a dû se battre contre un sérieux coup d’arrêt : une double fracture de la mâchoire et du menton en avril. Le voilà pourtant au Mondial, remis, prêt à écrire sa propre histoire.
Sur les côtés, Anis Hadj Moussa sort d’une saison étincelante avec Feyenoord, conclue à 14 buts et 7 passes décisives. À l’opposé, Rayan Ait-Nouri a vécu une année contrastée à Manchester City : titulaire lors des trois premiers matches, puis relégué au second plan, entre blessure à la cheville et Coupe d’Afrique des nations, avant de retrouver une place de choix avec sept titularisations consécutives entre février et mars. Il a aussi goûté aux trophées, même sans jouer les finales de FA Cup et d’EFL Cup.
Au centre de tout, Riyad Mahrez. Capitaine, symbole, mémoire vive. Passé à Al-Ahli en Saudi Pro League, le gaucher de 35 ans n’est plus très loin d’un record national : il lui manque huit buts pour devenir le meilleur buteur de l’histoire de la sélection. Il affiche déjà 38 buts et 43 passes décisives en 113 apparitions internationales. Son palmarès parle pour lui : artisan majeur du sacre à la CAN 2019, héros du Leicester champion d’Angleterre en 2016, Ballon d’Or africain la même année, puis membre du triplé Ligue des champions – Premier League – FA Cup avec Manchester City en 2023. Lors de la CAN 2025, il a claqué trois buts en deux matches pour boucler une phase de groupes parfaite.
Dans ce Groupe J, l’Algérie vise clairement les huitièmes. Le dernier match contre l’Autriche ressemble déjà à une finale pour la qualification directe. Les deux nations partiront avec le statut de favoris face à la Jordanie. Avec huit meilleurs troisièmes qualifiés, les Fennecs ont une fenêtre réelle pour rallier la phase à élimination directe pour la deuxième fois de leur histoire, lors de leur cinquième participation. La question n’est plus de savoir s’ils peuvent exister, mais jusqu’où ils oseront aller.
Autriche : Rangnick, le projet qui dérange les grandes nations
Vingt-huit ans d’absence, puis un retour qui n’a rien d’anecdotique. L’Autriche ne vient pas faire de la figuration. Elle arrive comme l’un des outsiders les plus intrigants du plateau.
Derrière cette montée en puissance, un homme : Ralf Rangnick. Depuis sa prise de fonctions, il a redessiné les fondations du football autrichien. Sa marque de fabrique, on la connaît : pressing agressif, intensité maximale, transitions rapides. Ce qu’il a théorisé et développé dans le réseau Red Bull, il l’applique désormais à une sélection nationale.
Les premiers signaux sont déjà là. À l’Euro 2024, l’Autriche a atteint les huitièmes de finale en terminant devant la France et les Pays-Bas dans son groupe. Un message très clair envoyé au continent. La qualification pour ce Mondial a prolongé cette dynamique, avec un effectif que beaucoup considèrent comme le plus complet depuis le podium de 1954.
La colonne vertébrale de l’équipe est presque entièrement estampillée Bundesliga. Quatorze joueurs sur vingt-six évoluent en Allemagne, un championnat dont l’intensité colle parfaitement aux exigences de Rangnick. Au milieu, le trio de RB Leipzig – Christoph Baumgartner, Xaver Schlager, Nicolas Seiwald – incarne cette école Red Bull qui presse, court et se projette sans relâche.
Marcel Sabitzer, aujourd’hui à Borussia Dortmund, apporte ses 95 sélections et son sens des matches à enjeu. Konrad Laimer, titulaire au Bayern Munich, couvre les couloirs avec une énergie inlassable, capable de multiplier les courses à haute intensité.
Derrière, David Alaba reste le capitaine, figure tutélaire à 33 ans, guide technique et mental. Devant, l’avenir se dessine avec Carney Chukwuemeka, qui a choisi l’Autriche plutôt que l’Angleterre, et Paul Wanner, 20 ans, joueur de PSV Eindhoven, prêt à se révéler à ce niveau.
Et puis il y a Marko Arnautovic. 36 ans, vice-capitaine, meilleur buteur de l’histoire de la sélection avec 47 buts en 132 capes. Un caractère, une gueule, une dernière danse à assumer. Il sait que ce Mondial peut être son dernier grand rendez-vous international.
La figure du moment, pourtant, s’appelle Christoph Baumgartner. Le milieu de RB Leipzig sort de la meilleure saison de sa carrière : 13 buts et 10 passes décisives en Bundesliga. Des chiffres qui le placent parmi les milieux centraux les plus décisifs du championnat allemand. Sa capacité à se glisser entre les lignes, à attaquer les espaces et à finir dans des zones encombrées en fait une menace permanente. Dans ce groupe, peu de défenses pourront l’ignorer.
L’Autriche vise clairement les deux premières places. Le match d’ouverture contre la Jordanie, à Santa Clara, doit lui offrir une rampe de lancement. Ensuite, tout se jouera sur la gestion des chocs face à l’Algérie et l’Argentine. Rangnick a l’organisation, il a la profondeur. Reste à savoir si son équipe saura transformer ce projet séduisant en résultats concrets sur la plus grande scène.
Jordanie : le rêve immense d’un débutant sans complexe
Pour la Jordanie, chaque minute de ce Mondial est déjà historique. Première participation, première immersion dans le très haut niveau planétaire. Mais le billet n’a rien d’un cadeau : il a été arraché au terme d’un parcours solide.
Les Al-Nashama ont terminé deuxièmes de leur groupe au troisième tour asiatique, derrière la Corée du Sud mais devant l’Irak, Oman, la Palestine et le Koweït. Un environnement rude, des déplacements compliqués, et au bout, une qualification méritée.
Sur le banc, Jamal Sellami. Le Marocain connaît par cœur les réalités du football régional. Il a dirigé avec succès plusieurs clubs de l’élite marocaine et mené la sélection locale au titre du CHAN 2018. Son ambition est claire : s’inspirer du parcours monumental du Maroc en 2022, première nation africaine et arabe à atteindre les demi-finales d’une Coupe du monde.
La force de cette Jordanie tient aussi à sa cohésion. Treize des vingt-six joueurs évoluent dans le championnat local. Une proximité quotidienne, des automatismes, une culture de jeu partagée. Dans un tournoi où tant de sélections mettent des semaines à trouver leur rythme, cette familiarité peut peser lourd.
La mauvaise nouvelle, c’est la blessure de Yazan Al-Naimat. L’attaquant, victime d’une rupture des ligaments croisés en décembre, manque le rendez-vous. Un coup dur pour une équipe qui n’a pas un réservoir illimité dans le secteur offensif.
Derrière, le capitaine Ehsan Haddad, joueur d’Al-Hussein, tient la ligne défensive. À ses côtés, Yazan Al-Arab, l’un des rares expatriés hors du Moyen-Orient, apporte l’expérience acquise au FC Seoul, en Corée du Sud.
Et puis il y a le joyau : Mousa Al-Tamari. L’ailier de Rennes est déjà considéré comme le meilleur joueur que la Jordanie ait produit. Premier Jordanien à évoluer en Ligue 1, il a gagné un surnom flatteur dans son pays : le « Messi jordanien ». Dribbles, changements de rythme, capacité à éliminer en un contre un : s’il doit y avoir un frisson, il viendra de lui. Si la Jordanie doit signer un exploit, il en sera l’architecte.
Le calendrier lui offre une ouverture intéressante : l’Autriche, à Santa Clara, pour débuter. Un nul dans ce match serait déjà un signal fort. Prendre quelque chose à l’Algérie relèverait de l’exploit historique. Et finir contre l’Argentine, à l’AT&T Stadium de Dallas, garantit à la Jordanie la plus grande nuit de son histoire, quel que soit le classement au coup d’envoi.
Dans ce Groupe J, tout semble écrit pour que l’Argentine prenne la tête et que l’Autriche et l’Algérie se disputent la deuxième marche. Mais un Mondial ne respecte pas toujours le scénario prévu. L’Arabie saoudite, en 2022, l’a rappelé à Messi mieux que personne.
Reste une question, simple et immense : ce groupe sera-t-il le théâtre de la dernière grande conquête de Lionel Messi, ou le point de départ d’une nouvelle surprise qui bouscule l’ordre établi ?



