Felix Balshaw : De Leeds à la France, un talent sur le circuit ATP
Le léger accent ne trompe pas. Né à Leeds, mais déjà pleinement façonné par la côte basque, Felix Balshaw parle avec une sonorité résolument française. Et soudain, tout s’éclaire : le fils d’un champion du monde de rugby anglais porte aujourd’hui le drapeau tricolore sur le circuit ATP.
À 20 ans, le joueur installé à Biarritz vient de décrocher la première victoire de sa carrière sur le circuit principal, à Lyon, et grimpe les marches du classement comme on avale une montée en fond de court : à grandes enjambées, sans se retourner.
D’un vestiaire de rugby à la terre battue
L’histoire commence pourtant loin de la terre battue française. Felix voit le jour dans le West Yorkshire, à Leeds, à l’époque où son père, Iain Balshaw, électrisait les pelouses avec Leeds Tykes en Premiership. Puis la famille traverse la Manche lorsque l’arrière-ailier, auteur de trois essais lors de la campagne mondiale anglaise de 2003, rejoint Biarritz et le Top 14.
Le décor change radicalement : la ville basque, ses façades Belle Époque, l’Atlantique, les surfeurs, les casinos face à la mer. Et les Balshaw ne repartiront plus.
« Nous sommes arrivés à Biarritz en 2009 et nous avons tout de suite adoré l’endroit », raconte Felix, qui a intégré le top 200 mondial pour la première fois le mois dernier.
Il y grandit, s’y forge une identité. « J’ai grandi en France et, chaque jour qui passait, je me sentais de plus en plus français. Depuis que je suis petit, dès mes débuts en juniors Tennis Europe, j’ai toujours eu le drapeau français à côté de mon nom. »
Le lien avec son pays de naissance reste ténu. Les retours de l’autre côté de la Manche sont « très rares », essentiellement pour des réunions de famille à Noël. Sa grand-mère maternelle habite à Bath, mais Felix n’a jamais mis les pieds à Blackburn, la ville natale de son père.
Il n’ignore pourtant rien de ce que représente Iain Balshaw pour le sport anglais. L’ancien joueur de Bath a inscrit trois essais en phase de poules lors de la Coupe du monde 2003, avant de participer, en remplaçant, à la victoire 20-17 de l’Angleterre contre l’Australie en finale. Une trace indélébile dans l’histoire du XV de la Rose.
Un fils sur le point de jouer son propre “Mondial”
À la veille du plus grand match de sa jeune carrière – un deuxième tour à l’Open de Lyon face à un autre Français, Corentin Moutet – Felix est allé chercher de la force là où tout a commencé pour la famille : les exploits de son père en 2003.
Il se repasse les images. Les courses, les crochets, le maillot blanc frappé de la rose. « J’avais un énorme sourire en regardant, parce que je peux dire “c’est mon père” », confie-t-il. À Biarritz, enfant, il se tient dans un coin des tribunes, avec « la bande rugby », à observer le champion. « C’était très, très inspirant de le voir jouer. »
À la maison, le père ne se contente pas d’être un souvenir glorieux. « En tant que père, il est dur, mais c’est important : il a beaucoup d’expérience dans le rugby, donc il a énormément de choses à m’apprendre. Il a toujours été une grande, grande part de ma vie. Il a toujours été derrière moi. »
Le choix de la solitude plutôt que des mêlées
La raquette arrive très tôt dans l’histoire. Felix commence le tennis à quatre ans. Mais avec un tel patronyme, le ballon ovale n’est jamais loin. À 13 ans, il doit trancher : rugby ou tennis ? Les premiers signaux d’une possible carrière professionnelle l’obligent à choisir son camp.
« Quand on est petit, et que son père est un champion de rugby, bien sûr qu’on veut suivre ses traces et faire le même parcours », reconnaît-il. Puis vient la lucidité. « Mais je sentais que le rugby n’allait pas être mon sport. »
Le choix n’est pas le plus simple. « Le tennis est sans doute plus difficile pour moi que le rugby parce que c’est un sport individuel, mais il y avait un peu plus de feu en moi quand je jouais au tennis. Ça voulait dire que c’était le bon choix. »
Ce feu, on le voit désormais sur le circuit. Un revers à une main qui rappelle le geste fluide de Roger Federer, une célébration façon marteau de Thor après les points clés, et un tempérament qui n’a rien de timide.
L’inverse d’Arthur Fery, la même ambition
Felix Balshaw est, comme il le dit lui-même, une sorte d’Arthur Fery à l’envers. Là où Fery, né en France, est devenu le numéro un britannique et s’est révélé au grand public avec une épopée jusqu’en demi-finales à Wimbledon en juillet, Balshaw a choisi l’Hexagone comme bannière, lui le natif de Leeds.
Les deux hommes se sont croisés pour la première fois cette semaine, à Lyon, sur cet ATP 250 qui sert de rampe de lancement au Français d’adoption. Felix y a signé sa première victoire sur le circuit principal en dominant le Portugais Jaime Faria, 56e mondial. Une entrée remarquée.
La progression est vertigineuse. Au début de la saison 2026, Balshaw pointait à la 718e place mondiale. La semaine prochaine, il entrera dans le top 180. Une ascension qui ne passera pas inaperçue auprès des dirigeants de la Lawn Tennis Association, toujours à la recherche de nouveaux talents pour élargir le vivier britannique au plus haut niveau.
Le pays de naissance en retrait, la France en évidence
La question se pose alors naturellement : la LTA a-t-elle tenté de le récupérer ? A-t-il discuté avec ses parents de la possibilité de représenter l’Angleterre ?
La réponse tombe, nette. « Peut-être que mes parents cachent des choses et que je ne suis pas au courant, mais je n’ai jamais été personnellement contacté par la LTA », assure-t-il.
Pour ses parents, la priorité n’est pas un drapeau. « Je pense que pour eux, le plus important, c’est que si je suis heureux, ils seront heureux aussi. »
Le reste, Felix l’a déjà tranché. Il a grandi en France, il se sent français, il joue avec le drapeau bleu-blanc-rouge à côté de son nom depuis l’enfance. Son père a inscrit son nom dans la légende du rugby anglais ; lui tente d’écrire la sienne sur les courts du monde, en bleu.
La prochaine marche s’appelle désormais constance. À 20 ans, avec un revers à une main déjà iconique, un marteau imaginaire levé vers le ciel après chaque victoire et une trajectoire fulgurante, la vraie question devient simple : jusqu’où ce fils de champion du monde peut-il pousser son propre destin ?




