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Bafana Bafana : Ronwen Williams face à la haine en ligne et à la politique

À Atlanta, Ronwen Williams porte bien plus qu’un brassard. Le capitaine de Bafana Bafana encaisse, depuis une semaine, un flot de haine qui dépasse largement le cadre d’un mauvais début de Coupe du monde.

Insultes, attaques ciblées, fausses citations relayées par des médias réputés : le gardien sud-africain est devenu la cible idéale d’une colère qui mêle football, politique migratoire et ressentiment continental.

Jeudi, au Atlanta Stadium, l’Afrique du Sud joue déjà une partie de son avenir dans ce Mondial 2026 face à Czechia, en clôture de la phase de groupes. Ironie brutale du calendrier : ce choc du Groupe A tombe le Jour international de la lutte contre les discours de haine.

Un rêve de génération transformé en cauchemar

Pour cette génération sud-africaine, le tournoi avait tout d’un rendez-vous historique. Le noyau de l’équipe est composé de joueurs qui, en 2010, n’étaient encore que des gamins émerveillés par la Coupe du monde à domicile. Seize ans plus tard, ils devaient enfin vivre leur propre histoire sur la plus grande scène du football.

Pour l’instant, le scénario vire au cauchemar.

La défaite inaugurale 2-0 contre le Mexique au Azteca Stadium, le 11 juin, a lancé le tournoi sur la pire note possible. Le niveau de jeu a été pointé du doigt, les critiques sportives se sont multipliées. Normal, presque attendu.

Mais cette fois, le feu a pris ailleurs.

Le service de protection des réseaux sociaux de la FIFA a révélé que les joueurs de Bafana Bafana subissent des niveaux d’abus en ligne « sans précédent » depuis le début de cette Coupe du monde. Les incidents recensés sur cette seule première semaine ont déjà dépassé le total de tout le tournoi au Qatar, il y a quatre ans.

Et les Sud-Africains ne sont pas seulement pris pour cible par leurs propres supporters. Des fans d’autres pays africains déversent eux aussi leur colère, en réaction à la posture anti-immigration qui domine actuellement le débat politique en Afrique du Sud.

Quand la politique rattrape le vestiaire

Au cœur de cette tempête : le mouvement de vigilance March and March, qui se présente comme « un mouvement citoyen de base » mobilisé contre l’immigration clandestine. Sa voix a pris une telle ampleur que le président Cyril Ramaphosa lui-même a dû s’adresser à la nation pour annoncer des mesures contre la porosité des frontières sud-africaines.

March and March a fixé une date butoir : le 30 juin, les migrants en situation irrégulière sont sommés de quitter le pays. Sans dire clairement ce qui se passerait après. Les images de leurs marches, elles, laissent planer la menace de violences.

Plusieurs gouvernements africains ont déjà mis en place des dispositifs de rapatriement volontaire. Dans les tribunes comme sur les réseaux, la riposte est d’un autre ordre : certains supporters du continent regardent désormais les matches de Bafana Bafana avec un sentiment de revanche, « pour les voir perdre ». Le phénomène a même un nom qui circule : le « hate watching ».

Dans ce climat, une fausse citation attribuée à Ronwen Williams a explosé en ligne, reprise jusque dans des médias sérieux. Le texte inventé prétendait que le capitaine s’était dit attristé que des Africains soutiennent le Mexique plutôt que l’Afrique du Sud, au point que l’équipe en aurait « presque versé une larme ».

Williams a tenu à remettre les choses au clair.

« Nous savons à quel point c’est difficile maintenant sur les réseaux sociaux, tout le monde t’attaque », explique-t-il. « Parfois, c’est à cause de fausses informations. Si tu perds un match, si tu ne joues pas bien, tu peux l’accepter en tant que joueur. Tu lèves la main. Mais quand de fausses informations circulent, là, ça fait mal. »

Il insiste : il n’a jamais tenu les propos qui lui sont prêtés sur l’Afrique ou sur ceux qui ont soutenu le Mexique. « J’ai toujours dit qu’en tant qu’Africains, nous sommes un. Nous nous soutenons dans les bons comme dans les mauvais moments. » Puis il élargit : « Nous avons tous nos politiques, nos problèmes, nos luttes chez nous. Chaque pays a ça. Je ne sais pas d’où tout cela vient. Ça fait mal. J’ai été attaqué… mon pays aussi, pour des choses qui se passent chez nous. »

Bafana déjà punis par la politique par le passé

Ce n’est pas la première fois que la politique migratoire et les tensions xénophobes débordent sur la sélection nationale.

En 2019, Madagascar et la Zambie avaient refusé de disputer des matches amicaux contre Bafana Bafana, en réaction aux vagues d’attaques xénophobes en Afrique du Sud. Le sélectionneur de l’époque, Molefi Ntseki, tout juste nommé après Stuart Baxter, avait dû lancer la campagne de qualification pour la CAN 2021 sans préparation digne de ce nom.

La suite a été fatale : l’Afrique du Sud a terminé troisième de son groupe, derrière le Ghana et le Soudan, devant São Tomé et Príncipe, et a manqué la phase finale.

Six ans plus tard, le scénario se répète sous une autre forme. Cette fois, ce sont les réseaux sociaux qui servent de défouloir à ceux qui rejettent la position sud-africaine sur l’immigration. Les joueurs encaissent de plein fouet.

« Les joueurs sont des êtres humains aussi. On traverse tout ça. Parfois, ça devient beaucoup », souffle Williams. « Tu veux te concentrer sur ton travail, être footballeur, mais tu te retrouves embarqué dans la politique, même si tu ne veux pas aller dans cet espace-là. »

Atlanta, vitrine de ce que le football peut encore rassembler

À des milliers de kilomètres de Pretoria, la scène semble presque irréelle. Au National Center for Civil and Human Rights, à quelques kilomètres du Atlanta Stadium, la FIFA dévoile ses chiffres alarmants sur la haine en ligne. Dans les rues d’Atlanta, Williams observe pourtant un autre visage du football.

« Nous sommes à Atlanta, je vois tellement d’Africains… tellement de Sud-Africains et de gens du Mexique, dans la même pièce. C’est ça, la beauté du sport. C’est ça, la beauté du football », dit-il.

Son message est limpide : « Profitons, passons un bon moment, et laissons la politique aux politiciens. Laissez-nous jouer au football, et nous amuser. Critiquez-nous pour ce qui se passe sur le terrain, mais en dehors, nous ne pouvons pas gérer ça, et ça n’a rien à voir avec nous. En tant qu’Africains, unissons-nous et continuons, parce que nous sommes tous ensemble là-dedans. »

Bloquer le bruit, jouer la survie

Sportivement, la situation est simple et brutale. Le Mexique a déjà fait tomber Bafana Bafana. Czechia arrive, et le match peut décider des qualifiés du Groupe A pour les huitièmes de finale.

Les deux premiers de chaque groupe verront la phase à élimination directe. Huit des troisièmes sur les douze groupes rejoindront aussi le dernier carré de 32 équipes. Dans ce système, chaque point, chaque but, chaque détail compte.

La question est désormais mentale : comment ce groupe va-t-il digérer la haine, les insultes, la pression politique, tout en affrontant la critique féroce de ses propres supporters ?

« Aussi triste que cela puisse paraître, les joueurs ont accepté que c’est comme ça aujourd’hui dans le monde », reconnaît Williams. « Nous avons eu des réunions entre nous pour en parler. Mais nous avons un coach expérimenté, coach Hugo (Broos), qui dit que la chose la plus importante, c’est d’analyser le match. »

Le gardien développe : « Le plus important, c’est de bloquer le bruit, de se concentrer sur comment nous pouvons faire mieux, apprendre de nos erreurs et rester soudés en tant qu’équipe. Si tu écoutes l’avis d’un million de personnes, tu perds la tête. Donc, en ce moment, le commentaire le plus important, la personne à écouter, c’est notre coach et le staff technique. Il nous connaît, et nous le connaissons. Il connaît nos forces et nos faiblesses. »

Dans le vestiaire, le mot d’ordre est clair : unité. « Nous sommes là les uns pour les autres. Nous sommes venus ici ensemble, nous repartirons d’ici ensemble. Restons soudés en tant qu’équipe et gardons le focus. »

Jeudi, à Atlanta, Bafana Bafana n’affrontera pas seulement Czechia. L’équipe se mesurera aussi à un climat délétère, à la colère de certains Africains, à la désillusion d’une partie de son propre peuple.

On saura alors si cette génération, née dans l’ombre de 2010, est capable de transformer ce vacarme de haine en carburant pour prolonger son rêve mondial. Ou si la politique aura, une fois de plus, pris le dessus sur le jeu.