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Angleterre – Tuchel et le vrai Mondial

Pour Thomas Tuchel, le roman de cette Coupe du monde vient de changer de genre. Fini le prologue ensoleillé de Miami, terminée la phase de groupes parfois poussive : place au « troisième chapitre », celui où une seule mauvaise page peut tout brûler. L’Angleterre attaque les huitièmes de finale face à la RD Congo, mercredi à Atlanta (17h, heure de Londres), avec l’ambition intacte d’écrire une fin historique… et la conscience aiguë que le moindre faux pas peut tout rayer.

Le décor, lui, sera presque irréel : le toit fermé et la climatisation du spectaculaire Atlanta Stadium à 1,6 milliard de dollars épargneront aux joueurs la chaleur étouffante de la ville. Le confort s’arrête là. Désormais, chaque minute pèse lourd, chaque choix du sélectionneur encore plus.

Un parcours maîtrisé, mais sans certitudes

Tuchel avait clairement découpé sa mission. Premier acte : le camp d’entraînement à Miami, base arrière d’une conquête annoncée. Deuxième acte : sortir de la phase de groupes en tête. Objectif atteint, avec un match d’avance, en dominant le Groupe L.

Sur le papier, tout va bien. Dans le détail, l’histoire est moins lisse. Deux victoires contre la Croatie et le Panama ont encadré un triste 0-0 face au Ghana. « Satisfaisant plutôt que captivant », pour reprendre le fil du récit. L’Angleterre a fait le travail, sans jamais donner l’impression de tourner à plein régime.

Le problème, c’est que ce Mondial a déjà basculé dans une logique de surprises. Les grandes nations tombent, parfois sans avertissement. L’Angleterre, désignée favorite par son propre sélectionneur, n’a plus le droit à l’erreur.

Une défense sous tension, un talon d’Achille assumé

Dans ce tableau, une zone clignote en rouge : la défense. Wayne Rooney l’a résumé sans détour sur BBC Sport : « La zone du terrain où vous voulez de la stabilité, c’est votre gardien et votre arrière-quatre. Avec la défense, nous ne l’avons pas eue. »

Les signaux d’alerte existaient déjà avant le tournoi. Les blessures récurrentes de Tino Livramento (Newcastle) et de Reece James (Chelsea) rendaient le secteur fragile. Livramento a dû renoncer avant même le coup d’envoi de la compétition. James, lui, a cédé sur une nouvelle alerte aux ischio-jambiers contre la Croatie. Tuchel a dit sa surprise. D’autres l’étaient moins, au vu du passif du capitaine de Chelsea.

Les coups durs se sont accumulés. Derrière James, Jarell Quansah s’est blessé à son tour face au Panama. Résultat : pour affronter la RD Congo, les deux spécialistes du poste de latéral droit manquent à l’appel. Tuchel assure qu’ils « se rapprochent », en précisant que Quansah est « un peu en avance » sur James. Sur le terrain, cela laisse Djed Spence comme dernier latéral droit de métier disponible.

Le sélectionneur peut aussi décider de décaler Ezri Konsa sur le côté, ce qui ouvrirait la porte à un retour de John Stones dans l’axe. Mais là encore, rien n’est simple. Stones, 32 ans, n’a débuté que cinq matches de Premier League avant de quitter Manchester City à la fin de la saison dernière. James, lui, n’a été titulaire que 20 fois avec Chelsea. Difficile de bâtir une forteresse sur des fondations aussi fragiles.

Tuchel a multiplié les combinaisons : Stones-Konsa pour le succès 4-2 contre la Croatie, puis Konsa-Marc Guehi avec Stones sur le banc. Cette valse permanente, couplée à son goût prononcé pour les défenseurs polyvalents capables de dépanner sur les deux côtés, a laissé l’Angleterre dans une situation inconfortable. À court terme, le bricolage peut tenir. Sur la longueur d’un tournoi, surtout si un quart de finale potentiel contre le Brésil et Vinicius Jr se profile à Miami, c’est une autre histoire. Face à un tel joueur, il faut un spécialiste, pas un intérimaire.

Jordan Pickford, lui, reste le seul point fixe, indiscutable dans les buts. Devant lui, tout bouge encore trop.

Le casse-tête Saka, entre risque et nécessité

Les interrogations ne se limitent pas à la ligne arrière. Sur le plan offensif, Tuchel doit aussi trancher un dossier sensible : Bukayo Saka. L’ailier d’Arsenal a obtenu sa première titularisation de ce Mondial contre le Panama. Soixante-trois minutes pour un joueur qui gère toujours une douleur au tendon d’Achille.

Faut-il le relancer d’entrée face à la RD Congo ou préserver son corps pour les tours suivants ? La question plane, d’autant que Tuchel sait qu’il n’a plus de marge d’erreur. « Ce sont les moments où nous devons trouver des moyens de gagner. Nous devons nous accrocher et jouer au plus haut niveau », a-t-il lancé à la presse à Atlanta. Puis, sans esquiver la pression : « Nous sommes les favoris. Nous jouons contre nos propres attentes. Nous nous attendons à aller plus loin que les huitièmes, alors pourquoi le public ne devrait-il pas attendre la même chose ? »

Le message est clair : l’Angleterre assume son statut. À Tuchel de choisir jusqu’où il est prêt à prendre des risques avec ses cadres diminués.

Declan Rice, le joueur que l’Angleterre ne peut pas perdre

Au milieu, une certitude se détache au milieu du flou : Declan Rice est devenu absolument indispensable. Tuchel l’a compris et a choisi de le ménager contre le Panama, alors que la qualification était déjà en poche. Une décision de bon sens, tant le milieu d’Arsenal cumule les alertes : un problème aux ischio-jambiers, puis un coup reçu au mollet contre le Ghana, le tout avec un carton jaune à gérer.

Son absence s’est vue immédiatement. Face au Panama, l’Angleterre a concédé 13 tirs et s’est exposée à des contre-attaques bien trop dangereuses pour un outsider de ce calibre. Le duo très offensif Jude Bellingham – Morgan Rogers a offert des solutions vers l’avant, mais a laissé Elliot Anderson esseulé et débordé dans l’axe. Le problème ne vient pas du joueur, mais du déséquilibre structurel. Une équipe plus aboutie que le Panama aurait puni ces largesses sans pitié.

Cette rencontre a surtout confirmé une chose : Rice se situe désormais au même niveau d’importance que Harry Kane et Bellingham. Il protège une défense fragile, organise la relance, lit le jeu, dicte le tempo, apporte sur coups de pied arrêtés. Il sécurise l’arrière et nourrit l’avant. Sans lui, tout l’édifice tremble.

Pour l’Angleterre, il n’a pas de doublure crédible. S’il venait à manquer dans ce « troisième chapitre », le roman de Tuchel pourrait se refermer brutalement.

Un Mondial de chocs, un avertissement grandeur nature

Tuchel n’a pas besoin de longs discours pour écarter l’idée de suffisance. Le tournoi s’en charge pour lui. L’élimination de l’Allemagne par le Paraguay aux tirs au but a secoué tout le paysage. La pression s’est aussitôt abattue sur Julian Nagelsmann, déjà fragilisé par le puissant courant en faveur de Jürgen Klopp pour lui succéder.

Les Pays-Bas ont connu le même sort face au Maroc, pourtant séduisant mais loin d’être une surprise totale pour les observateurs attentifs. La chute a été telle que Ronald Koeman a démissionné moins de 24 heures après la défaite. Deux géants tombés, deux bancs qui vacillent ou cèdent. La Coupe du monde ne pardonne rien.

Tuchel a parfaitement saisi la leçon : « Il n’y a pas un pourcentage de surconfiance dans notre approche. Les matches des huitièmes parlent un langage très clair. Les marges sont très étroites. » Des propos presque apaisés : « Cela me rend plus calme que nerveux. »

Il insiste sur la nature même de ces matches à élimination directe : une affiche comme Pays-Bas – Maroc ou Japon – Brésil aurait pu être un quart ou une demi-finale. Tout se joue sur des détails, parfois sur une action, parfois sur un arrêt. Le Brésil de Carlo Ancelotti l’a appris à ses dépens face au Japon, ne s’en sortant que grâce à un but dans le temps additionnel de Gabriel Martinelli.

Pour Tuchel, ce contexte doit servir de garde-fou. « Les équipes sont bien préparées. Il est difficile pour n’importe quelle équipe d’en faire céder une autre », rappelle-t-il. Une manière de maintenir son groupe dans un état d’alerte permanent, sans céder à la panique.

Atlanta comme carrefour

L’Angleterre arrive donc à Atlanta avec une histoire déjà bien entamée, mais encore loin de son dénouement. Une défense bricolée, un milieu suspendu aux jambes de Rice, un Saka à ménager, des choix lourds à assumer. En face, une RD Congo sans complexe, portée par l’air du temps d’un tournoi où les hiérarchies se fissurent.

Tuchel sait qu’il joue plus qu’un simple huitième de finale. Il joue la crédibilité de son projet, la solidité de son vestiaire, la capacité de cette génération à transformer les promesses en trophée. Le « troisième chapitre » commence maintenant. Reste à savoir s’il mènera vers la gloire… ou vers une chute de plus dans ce Mondial des chocs.