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Säbener Straße : l'évolution du FC Bayern en un resort de luxe

À Munich, l’histoire du FC Bayern ne s’écrit pas seulement à l’Allianz Arena. Elle s’enracine sur une artère discrète du sud de la ville, la Säbener Straße, laboratoire à ciel ouvert de l’ambition bavaroise depuis plus de 70 ans. Un site passé, en trois générations, du baraquement spartiate au campus façon hôtel de luxe – et qui s’apprête déjà à changer de peau une nouvelle fois.

Klinsmann, les Buddhas et la révolution avortée

Lorsque le cabinet d’architectes Arnold / Werner décroche le projet en 2008, le décor est posé dans un salon d’hôtel à Bogenhausen. Sascha Arnold se retrouve à présenter son concept devant Jürgen Klinsmann, Uli Hoeneß et Karl-Heinz Rummenigge. Campus, restaurant, espace bien-être, auditorium, lieux de vie… L’idée est claire : transformer la Säbener Straße en base ultra-moderne, inspirée des franchises NBA et NFL.

Le contrat tombe aussi parce qu’Arnold et son associé ne sont pas de parfaits inconnus pour le vestiaire. Ils tiennent déjà plusieurs bars munichois fréquentés par les joueurs, dont le Edmoses. Aux yeux des dirigeants, ces architectes parlent le langage de la « jeune génération ».

Une fois les travaux achevés, Christian Lell, 23 ans, s’enflamme pour ce « lieu vraiment cool » et plaisante en réclamant un petit appartement sur place. Il ne l’obtiendra pas, mais ce n’est presque plus nécessaire : sous Klinsmann, les joueurs doivent passer huit heures par jour sur le site. Cohésion de groupe, contrôle de la nutrition, suivi médical permanent : le club bascule dans une nouvelle ère.

L’auditorium dispose de cabines pour interprètes simultanés, une bibliothèque et des cours de langue complètent le tableau, les salles communes s’équipent de tables de ping-pong, billards, PlayStation et même d’une cabine de DJ. Klinsmann jubile : « C’est unique au monde ; ni le Real Madrid ni le FC Barcelona n’ont ça. » Mark van Bommel, qui connaît justement Barcelone, renchérit : on ne voit rien de tel en Europe, « peut-être dans des hôtels à Dubaï, mais pas dans un club de football ».

Pour parachever l’ensemble, l’architecte d’intérieur personnel de Klinsmann, Jürgen Meißner, installe des statues de Bouddha. Elles deviendront, malgré elles, le symbole de son échec. Dix mois, aucun titre, licenciement sec. Le coach s’en va, mais son œuvre de béton, de verre et d’acier propulse le plus grand club d’Allemagne dans la modernité.

Des baraques en bois au premier grand chantier

Le contraste avec les débuts est saisissant. Le FC Bayern, fondé en 1900 au Café Gisela près de l’Odeonsplatz, a longtemps erré de terrain en terrain. Schyrenstraße, bords de l’Isar, bureaux déménageant au gré des opportunités. Il faut attendre 1949 pour que le président Kurt Landauer obtienne de la Ville de Munich l’usage du terrain de sport de Harlaching, sur la Säbener Straße. Le club vient de trouver sa maison.

Sepp Maier, qui arrive en 1958 à 14 ans, se souvient de trois terrains d’entraînement, du petit pavillon du jardinier avec kitchenette au rez-de-chaussée et logement à l’étage, des baraques en bois servant de vestiaires. À gauche, les pros. À droite, les amateurs et les jeunes. Derrière, l’atelier du bottier Sepp Renn. « Voilà ! » résume-t-il.

L’eau des douches est chaude… mais pas longtemps. Il faut se dépêcher d’être parmi les premiers, sinon la chaudière rend les armes. Les bureaux, eux, sont encore en centre-ville. Maier raconte les déplacements mensuels pour aller chercher son salaire, à une époque où le virement bancaire n’existe pas.

Dans ce décor sommaire, l’équipe de Maier, Franz Beckenbauer et Gerd Müller grimpe pourtant au sommet du football allemand : promotion en 1965, premier titre de Bundesliga en 1969. L’appétit grandit. L’Allemagne ne suffit plus, le Bayern vise l’Europe. Pour rivaliser avec les grands du continent, il faut un outil de travail digne de ce nom.

Le président de l’époque, Wilhelm Neudecker, est entrepreneur en bâtiment. Le club lance un appel aux dons dans son bulletin en 1970 pour construire une nouvelle maison commune, sportive et administrative. Les membres répondent : 500 000 marks récoltés, pour un chantier qui en coûtera 3,8 millions. Le 17 mai 1971, le complexe est inauguré devant 150 invités, dont le maire Hans-Jochen Vogel.

Vestiaires modernes, bureaux, restaurant, salle omnisports, quatre terrains en herbe et un terrain dur. Les anciennes baraques restent d’abord en place, transformées en remises. L’objectif, déjà, est de retenir les joueurs plus longtemps sur place. Des chambres avec lits sont prévues pour les veillées d’avant-match.

L’idée fait long feu. Maier se souvient de quelques nuits seulement passées là, le temps de comprendre que le confort est inexistant. « Ça ressemblait à une auberge de jeunesse. On ne supportait pas. » Le manager Robert Schwan comprend vite. Neudecker cède : ce sera désormais hôtel, et parfois grand luxe, comme au Bachmair sur le Tegernsee avant les grands rendez-vous. Les conditions d’entraînement améliorées, combinées à la professionnalisation générale, portent leurs fruits : le Bayern remporte la Coupe d’Europe des clubs champions en 1974, 1975 et 1976.

Hiérarchie au sous-sol, égalité sur le terrain

Au fil des années, les dortoirs se transforment en vestiaires pour les jeunes et les amateurs. Les pros, eux, descendent au sous-sol. Klaus Augenthaler, arrivé en 1975 à 17 ans, décrit quatre vestiaires : un pour les entraîneurs, un pour les stars – Beckenbauer, Maier, Müller –, un pour le reste de l’équipe première, le dernier pour « tout le monde ». La hiérarchie de l’effectif se lit dans la répartition des bancs.

La hiérarchie se retrouve aussi sur la table de massage. Le soigneur, Josip Saric, soigne en priorité les grands noms, ceux qui laissent un pourboire. Les jeunes attendent. Sur le terrain, en revanche, tout le monde est logé à la même enseigne. Les pelouses sont impeccables au retour des vacances d’été, se souvient Augenthaler, mais deviennent indignes d’un club de Bundesliga à l’automne.

Les supporters, eux, voient tout. Les séances sont ouvertes, l’ambiance monte surtout pendant les vacances scolaires. Le restaurant « Insider », avec sa terrasse surélevée au bord des terrains, devient un point de ralliement. Après l’entraînement, joueurs et fans s’y retrouvent parfois autour d’une bière. Maier se remémore ces discussions sans filtre : « Vous avez joué n’importe quoi samedi », lancent les habitués, avant de pardonner autour d’un verre.

En 1983, Uli Hoeneß, jeune manager inspiré par un voyage aux États-Unis, ajoute une nouvelle corde au site : la « Bayern Boutique », première boutique de merchandising du club. Le succès est tel qu’en 1989, la boutique est agrandie. La deuxième grande rénovation offre aussi à la Säbener Straße sa fameuse coupole de verre et un bâtiment séparé dédié à l’équipe professionnelle.

Incendies, jacuzzi nocturne et travaux titanesques

À partir de là, les joueurs se sentent presque trop bien. Là où Maier et ses coéquipiers réclamaient l’hôtel pour fuir l’ambiance « colonie de vacances », la génération suivante revient d’elle-même. En 2003, un jeune Bastian Schweinsteiger, 18 ans, est surpris à 2 heures du matin dans le jacuzzi avec une jeune femme. Les vigiles, alertés par l’alarme, débarquent. Il la présente comme sa cousine.

Tout n’est pas que confort. En 2000, un incendie se déclare dans le sauna du sous-sol. Mehmet Scholl et Giovane Elber doivent s’échapper par des fenêtres du premier étage, à l’aide de cordes. Les dégâts sont lourds, estimés à environ deux millions de marks.

Des petites rénovations suivent, jusqu’au grand chantier lancé sous Klinsmann en 2008. Pour Sascha Arnold, c’est « le projet le plus ambitieux » de sa carrière. Le bâtiment principal, typique des années 70, avec des touches 80 et quelques airs de coin de cartes bavarois, est mis à nu sur plus de 2 000 m². En sept semaines, tout est déconstruit jusqu’au gros œuvre, puis reconstruit. Trois équipes se relaient jour et nuit, en tranches de huit heures. Coût estimé : 15 millions d’euros.

Les joueurs profitent d’un centre de performance digne des meilleurs standards. D’autres, en revanche, en paient le prix. La tenancière Erika Niemeyer doit fermer son bistrot. Elle parle d’un « arrachement du cœur » et d’un morceau de « foyer » perdu pour tous, supporters compris. Des années plus tard, le « Paulaner Treff » reprend le flambeau, mais avec un accès limité aux seules séances publiques. Les fans, désormais, ne sont admis qu’à quelques dates dans l’année.

Des rideaux opaques couvrent les grillages pour protéger les séances à huis clos. En 2024, Bild rapporte que même les curieux tentant d’écouter derrière les bâches sont priés de déguerpir. Depuis 2017, les jeunes du club n’ont plus le droit d’assister aux entraînements de l’équipe première. Faute de place, toute l’académie, internat compris, a déménagé vers le nouveau campus à 70 millions d’euros, au nord de la ville, près de l’Allianz Arena.

Guardiola, son bureau sur mesure et la prochaine mue

Les années 2010 ajoutent une nouvelle couche de modernité : salle polyvalente, bâtiment de bureaux supplémentaire, espaces extérieurs avec bac à sable et terrain de tennis-ballon. Arnold / Werner installe une piscine avec courant inversé pour l’aqua-jogging et un nouveau secteur médical au dernier étage. En 2013, le cabinet signe aussi le bureau du nouvel entraîneur, Pep Guardiola.

Pour le bureau, Arnold lui propose un choix simple : un modèle standard signé Norman Foster ou un bureau unique, asymétrique, sculptural, dessiné par ses soins. Guardiola tranche sans hésiter pour la pièce originale, fabriquée sur mesure par un menuisier. Pour la chaise, l’architecte recommande un fauteuil aluminium Eames gris, avec coussinage souple. Les délais de livraison imposent une version noire provisoire. Quand la grise arrive enfin, Arnold récupère la noire pour lui. Il s’y assied encore aujourd’hui. Celle de Guardiola, assure-t-il, reste très confortable.

Ce décor, pourtant, arrive à son tour en fin de cycle. Arnold le rappelle : un hôtel se rénove en général tous les dix à douze ans. Que le Bayern envisage une nouvelle modernisation après 18 ans n’a donc rien d’étonnant. L’ancien directeur général Oliver Kahn avait déjà évoqué l’idée. Son successeur, Jan-Christian Dreesen, a officialisé en 2024 qu’un nouveau centre d’entraînement est « un élément clé » pour continuer à attirer les meilleurs joueurs du monde et rester au sommet.

Selon le Münchner Merkur, une autorisation de planification préalable a été obtenue en décembre. Des informations publiées mardi indiquent que la construction d’un nouveau terrain d’entraînement pourrait démarrer prochainement. Le projet, estimé à environ 100 millions d’euros, s’étalerait sur trois ans, avec un possible coup d’envoi en 2026.

Des baraques en bois d’après-guerre à l’auberge de jeunesse des années 70, du « resort » façon Dubaï sous Klinsmann au futur centre haute technologie à neuf chiffres : la Säbener Straße n’a cessé de refléter les ambitions du FC Bayern. La prochaine version devra répondre à une question simple, mais décisive : comment bâtir le prochain chapitre sans perdre l’âme d’un lieu où tout a commencé ?