Sabah face à Manchester United : un tournant décisif en Ligue des Champions
À la 39e minute, tout a basculé. Un ballon qui flotte, un but grand ouvert, un silence suspendu. Et Joy-Lance Mickels qui ferme les yeux un dixième de seconde de trop.
Kaheem Pris vient de déposer un centre en cloche au second poteau du but de Manchester United. Mickels est seul, tout près, oublié par la défense. C’est l’instant rêvé pour ramener Sabah dans son premier match de phase de groupes de Ligue des Champions, à Old Trafford, dans le théâtre dont il connaît chaque recoin en tant que supporter déclaré des Red Devils. La tête part, précipitée. Le ballon file à côté.
Sur le banc, les bras se lèvent, puis retombent. Dans le parcage des 500 supporters azéris, les mains se posent sur les têtes. On sent déjà que Sabah vient de laisser filer plus qu’une simple occasion : peut‑être la seule fenêtre pour transformer cette soirée historique en exploit.
United menait déjà 1-0 grâce à Matheus Cunha, clinique au premier acte. Sur un centre venu de la gauche de Patrick Dorgu, le Brésilien avait puni la première approximation défensive des visiteurs, à bout portant. Sabah avait pourtant parfaitement entamé son match : 27 minutes de pressing agressif, de courage, de duels gagnés au milieu, avec un bloc compact qui obligeait les hommes de Michael Carrick à tourner autour sans trouver la faille.
Valdas Dambrauskas, sur la touche, vivait là l’apogée d’un parcours aussi improbable que fascinant. Le technicien lituanien, qui avait lancé sa carrière d’entraîneur en investissant les 725 livres gagnées en 2002 à un jeu télévisé local – la version nationale de « Who Wants to Be a Millionaire? » – venait d’amener un club fondé en 2017, dans une ville de 19 000 habitants, Masazir, jusqu’à Old Trafford. En neuf ans d’existence, Sabah est passé de projet immobilier imaginé par le promoteur Yagub Huseynov à champion d’Azerbaïdjan, auteur d’un doublé coupe-championnat la saison dernière.
Leur odyssée européenne avait commencé le 7 juillet, le jour où l’Argentine éliminait l’Égypte en quarts de finale de Coupe du monde. Quatre tours préliminaires à élimination directe, quatre victimes : The New Saints, Kuopio, Aarhus, Hapoel Be’er Sheva. Et au bout, ce géant rouge, ce stade-musée, cette soirée face à un onze de gala ou presque.
Michael Carrick n’avait pas fait les choses à moitié. Youri Tielemans, Kobbie Mainoo, Cunha, Bruno Fernandes, Bryan Mbeumo : cinq cadres de son secteur offensif alignés d’entrée. Marcus Rashford laissé au repos, Benjamin Sesko titularisé en pointe pour sa première apparition d’entrée cette saison. Le message était clair : pas de cadeau.
En face, Sabah se présentait avec Mickels en pointe, l’homme aux 19 buts de la saison du titre en Misli Premyer League, désormais international rwandais. Autour de lui, Ivan Lepinjica, numéro 6 élégant qui glisse entre les lignes, et Parris, flèche sur le côté droit. Ensemble, ils ont bousculé United par séquences, sans réussir à mordre vraiment.
Le tournant, c’est donc cette tête manquée. Le genre d’instant qui colle à la peau d’un attaquant. Car derrière, la machine anglaise s’est mise à tourner.
La pression a fini par craquer Sabah juste avant la pause. À la 42e minute, une combinaison limpide entre Tielemans et Bruno Fernandes a déchiré le bloc azéri. Le milieu belge trouve son capitaine entre les lignes, le Portugais se présente face à Stas Pokatilov, le capitaine kazakh de Sabah, et le bat sans trembler. 2-0. Un coup de scalpel qui expose, en une action, l’écart d’expérience au plus haut niveau.
Le temps de se remettre en place, et le troisième but tombe comme une sanction. Benjamin Sesko se joue de Pokatilov, le contourne avec sang-froid et conclut. 3-0 avant la mi-temps, match plié. Pour l’attaquant slovène, souvent cantonné au rôle de supersub, ce but a une saveur particulière. Il suit celui inscrit quelques jours plus tôt à Everton, en entrant à la 70e minute d’un nul 2-2. Deux matches de suite, deux buts : Sesko pose sa candidature pour une place de titulaire lors du 199e derby face à Manchester City.
Au retour des vestiaires, l’enjeu s’est déplacé. United gérait, Sabah tentait de sauver l’honneur, de continuer à jouer malgré l’addition. Les intentions restaient là, les jambes un peu moins. Les erreurs, elles, n’allaient pas disparaître.
Lisandro Martínez a profité d’une énorme incompréhension dans la surface pour alourdir la note. Sur une action confuse, Pokatilov, planté sur sa ligne, semble perdre la trajectoire du ballon. Sabah cafouille, le défenseur argentin ne se fait pas prier. 4-0. Cruel dans la forme, logique dans le fond.
Dambrauskas, lui, voyait défiler dans sa tête les détails qui auraient pu changer le scénario : un peu plus de calme dans la relance, davantage de courage pour ressortir proprement, cette peur diffuse de trop respecter l’adversaire. Après la rencontre, il l’a reconnu : son équipe a manqué d’audace, surtout depuis l’arrière, et a « peut‑être surévalué l’adversaire ». Un constat froid, mais lucide. Seul un de ses seize joueurs entrés en jeu, le milieu Veljko Simić, avait déjà connu ce niveau.
Reste l’essentiel : Sabah n’est pas venu ici par hasard. Et son voyage ne s’arrête pas à Old Trafford. Le programme a des allures de tournée initiatique : Slavia Prague, Borussia Dortmund, Viking, Barcelona, Villarreal, Napoli, Arsenal. Autant de stades, d’ambiances, d’enseignements à engranger pour un club qui découvre le sommet en accéléré.
Un soir, peut-être, Mickels repensera à cette 39e minute et sourira. Soit parce que ce raté aura lancé sa révolte, soit parce qu’il aura compris qu’avant d’apprendre à gagner en Ligue des Champions, il faut d’abord apprendre à encaisser.




