Nick Kyrgios et Andy Murray : le choc des styles à Wimbledon
Nick Kyrgios, éternel « et si » du tennis moderne, a longtemps semblé promis à autre chose qu’un simple statut de talent égaré. Depuis son irruption tonitruante à Wimbledon en 2014, quand il renverse Rafael Nadal pour filer en quarts de finale, l’Australien traîne cette étiquette de génie insaisissable. Sept titres sur le circuit, une finale à Wimbledon en 2022 : le palmarès est loin d’être ridicule. Mais il reste, pour beaucoup, très en deçà de ce que son potentiel laissait entrevoir.
En 2016, au All England Club, un homme en particulier a tenté de lui tendre un miroir : Andy Murray.
Wimbledon 2016, le choc des contraires
Huitième de finale. D’un côté, Murray, méthodique, obsédé du détail, futur champion de l’édition. De l’autre, Kyrgios, capable de coups venus d’ailleurs mais aussi de disparaître mentalement d’un match en quelques jeux.
Ce jour-là, il n’y a pas de suspense. Murray s’impose en trois sets, 7-5, 6-1, 6-4. Kyrgios, lui, parle d’une performance « pathétique ». Le mot est fort, mais il vient du joueur lui-même. Le contraste entre le sérieux clinique du Britannique et la nonchalance parfois désarmante de l’Australien saute aux yeux.
Interrogé sur la nécessité pour Kyrgios de rester présent du premier au dernier point, Murray ne tourne pas autour du pot : « Oui, bien sûr qu’il doit le faire. Oui, bien sûr. »
Pas de leçon de morale, mais un constat lucide. Murray développe alors une réflexion plus large sur la façon de progresser au plus haut niveau.
Pour lui, tout commence par l’entourage : « Tout le monde est différent. Il s’agit de trouver les bonnes personnes pour t’aider sur différents aspects. Pour certains, ce sera un coach. Pour d’autres, un psychologue. Parfois, simplement parler avec la famille. Il n’y a pas une seule manière de s’y prendre. »
Le message est clair : à ce niveau, le talent brut ne suffit plus. Il faut savoir écouter, trier, s’entourer, accepter d’être bousculé.
« Applique-toi à chaque point »
Murray ne se contente pas de généralités. Il décrit aussi, presque en creux, la marche à suivre pour un joueur comme Kyrgios : « Garde la tête baissée. Concentre-toi sur ton côté du court. Contrôle ce que tu peux contrôler. Tu ne peux pas toujours maîtriser ce que fait ton adversaire, ni la façon dont il joue. Mais tu peux t’appliquer sur chaque point et te battre sur chaque point. Ne donne aucun jeu gratuit. »
Ce jour-là, le Britannique applique son propre discours à la lettre. Il ne concède aucune balle de break, reste solide au service, attend patiemment la brèche en fin de premier set. Une fois l’écart creusé, il étouffe progressivement Kyrgios, surtout dans la deuxième manche où il ne lui laisse presque plus d’air.
Rien de spectaculaire dans le geste, tout dans l’application. Exactement ce que Murray suggère, à demi-mot, à son adversaire.
Le poids des choix quand on est jeune
La discussion dévie ensuite sur un sujet sensible : la construction d’une équipe autour d’un joueur, en particulier quand celui-ci est jeune et encore en train de se chercher. Murray sait de quoi il parle. Il a lui-même mis des années à trouver le bon équilibre autour de lui.
« Ce n’est pas facile, reconnaît-il. En tennis, c’est compliqué parce que tu es responsable de l’équipe qui t’entoure. D’une certaine façon, tu es le patron, parce que c’est toi qui finances, qui paies. Parfois, certains te disent ce qu’ils pensent que tu as envie d’entendre, plutôt que ce que tu as besoin d’entendre. »
La phrase résonne tout particulièrement quand on pense à Kyrgios, souvent tiraillé entre son refus des codes et la nécessité d’une structure forte.
Murray insiste sur la difficulté, à 19 ou 20 ans, de s’affirmer face à des adultes plus expérimentés : « Dire à quelqu’un de 40 ans : ‘Je pense que tu pourrais me pousser davantage, je n’aime pas quand tu fais ceci ou cela’, ça s’apprend. Ce n’est pas naturel. »
Avec le temps, explique-t-il, on finit par savoir ce dont on a besoin, ce qu’on veut vraiment. Lui s’appuie depuis longtemps sur un noyau stable. La stabilité, répète-t-il, reste une arme précieuse dans un sport où tout bouge en permanence : les villes, les surfaces, les adversaires, la pression.
Les coachs, eux, changent parfois, usés par les voyages, la charge de travail, l’exigence permanente. « Tout le monde n’est pas prêt à fournir cet effort », glisse Murray.
Une rivalité épisodique, un message durable
Après ce Wimbledon 2016, Kyrgios et Murray ne se croiseront plus si souvent que ça en match officiel. L’Australien prend sa revanche à Queen’s en 2018, sur gazon déjà, signe qu’il peut faire tomber n’importe qui quand sa tête suit son bras. En 2022, à Stuttgart, Murray reprend le dessus.
Leur face-à-face reste limité en nombre, mais l’épisode de 2016 demeure l’un des plus parlants. D’un côté, un joueur qui a maximisé jusqu’à la corde un talent peut-être un peu moins flamboyant, mais porté par une obsession du travail, de la préparation, du détail. De l’autre, un surdoué qui a souvent préféré brûler la ligne plutôt que de la suivre.
Les mots de Murray, eux, n’ont pas pris une ride. Ils résonnent encore aujourd’hui, alors que Kyrgios, à 31 ans, se débat entre blessures, envies fluctuantes et nostalgie de ses meilleurs jours. La question plane toujours au-dessus de sa carrière : avec un entourage parfaitement ajusté, une application totale à chaque point, à chaque tournoi, jusqu’où aurait-il pu aller ?




