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Irlande en pèlerinage à Prague pour la Coupe du Monde

Prague se prépare à une invasion verte. Pas sur la pelouse, d’abord dans les rues.

Des milliers de supporters irlandais convergent cette semaine vers la capitale tchèque, portés par un rêve que le pays n’a plus touché depuis 24 ans : une qualification pour la Coupe du monde. Dans une ville déjà habituée aux foules touristiques, c’est une autre forme de procession qui s’organise, bruyante, obstinée, bardée de drapeaux et de maillots.

Une marée verte… dehors plus que dedans

Le paradoxe est frappant : il y aura sans doute plus d’Irlandais dans le centre de Prague que dans les tribunes du Fortuna Arena. Le stade, antre du Slavia Prague, peut accueillir environ 20 000 spectateurs. Seuls quelque 1 200 billets ont été attribués au contingent venu d’Irlande.

Les avions, eux, sont pleins. Plus d’une douzaine de vols quittent Dublin pour la Tchéquie cette semaine, presque la moitié étant des rotations supplémentaires. Et ce n’est que la partie visible du mouvement. D’autres supporters ont choisi des itinéraires détournés, via divers aéroports européens, avant de rallier Prague par la route ou le rail d’ici jeudi.

Gary Spain, Supporter Liaison Officer de la sélection masculine de la République d’Irlande, s’attend à voir au moins 6 000 fans irlandais dans la ville pour ce qu’il décrit comme l’un des plus grands rendez-vous d’une génération.

Pas de fan zone officielle pour canaliser cette foule. La réputation de Prague n’est plus à faire en matière de pubs irlandais, on dit même que la ville en compte plus par habitant que n’importe où ailleurs. Mais même ce réseau rodé risque d’atteindre ses limites.

« Il n’y a pas assez de pubs dans la Vieille Ville de Prague pour que tout le monde regarde le match à l’intérieur », prévient Spain.

Dans le stade, en revanche, chaque voix comptera. Les 1 024 supporters irlandais qui ont obtenu des billets dans le parcage visiteurs, rejoints par environ 200 proches et familles de joueurs, entendent bien se faire entendre dans le jardin de Slavia Prague.

La distribution des billets a récompensé la fidélité : priorité à ceux qui ont effectué le plus de déplacements récemment. « Ils sont allés aux fans qui ont fait le plus de matches à l’extérieur. Ceux qui ont été à six des dix derniers déplacements sous-abonnés ont été garantis d’avoir un billet, et ceux qui en avaient fait cinq sont passés par un tirage au sort », détaille Spain. Une chose est sûre, promet-il : où qu’ils soient, les Irlandais s’entendront.

Un chaudron, pas une carte postale

À quelques kilomètres de là, un autre Irlandais connaît intimement le décor, même s’il ne sera pas dans la ville jeudi soir. Diarmuid O’Carroll, originaire de Killarney, est l’adjoint de Sparta Prague, géant du football tchèque, et également l’assistant de Michael O’Neill en sélection d’Irlande du Nord.

Jeudi, lui sera en Italie pour un autre match. Mais son regard sur ce qui attend la République d’Irlande au Fortuna Arena est limpide : ce ne sera pas une soirée pour esthètes.

« C’est un environnement très hostile. Ils créent ça pour les matches de Champions League. Ils créent ça pour les matches domestiques. J’imagine quelque chose de très, très similaire. Ce sera bruyant, sifflant, avec une nature assez agressive », prévient-il.

Le portrait qu’il dresse de cette équipe tchèque ne laisse guère de doute sur le ton du combat : « Ils sont très passionnés. Ils travaillent énormément, sont très physiques. Il y aura un élément d’agression dans le stade, et une agressivité dans leur manière de jouer. Ce sera un match physique. Ce ne sera en aucun cas un beau match de football. Ils vont le rendre un peu horrible. »

La Fédération tchèque a d’ailleurs envoyé un signal fort : elle a libéré tout son calendrier domestique la semaine précédant la rencontre. Objectif, permettre aux internationaux – dont près de la moitié évoluent dans le championnat local – de se consacrer pleinement à ce barrage mondial.

Après une phase de turbulences marquée par un changement de sélectionneur en plein parcours, la Tchéquie s’est recentrée. L’horizon est clair : passer l’obstacle irlandais pour défier ensuite le vainqueur de Denmark – North Macedonia.

Le sélectionneur tchèque a qualifié son groupe de « soldats » et annoncé une rencontre assimilable à une « guerre ». Des mots lourds, qui disent tout du niveau de pression.

L’arrogance en face, la foi côté irlandais

Pour O’Carroll, cette rhétorique traduit aussi l’exigence du public local. « Les Tchèques sont brillants, mais ils sont passionnés et exigent du succès, parce que les deux clubs, nous et Slavia, avons bien fait en compétitions européennes ces dernières années », souligne-t-il.

Dans ce contexte, l’idée d’une qualification semble presque acquise côté tchèque. « Je pense qu’ils seront catégoriques sur le fait qu’ils s’attendent à passer, qu’ils veulent faire le travail. Il y a une forme de présomption qu’ils vont se qualifier et je pense que c’est peut-être un peu irrespectueux envers notre équipe », glisse-t-il.

L’Irlande arrive donc en outsider déclaré. Mais un outsider qui vient de faire vaciller des géants : succès inattendus contre Portugal et Hungary, qui ont relancé un pays tout entier. Il faudra un troisième exploit, cette fois à l’extérieur, pour s’offrir une finale mardi prochain et rester en vie dans la course au Mondial.

Gary Spain, lui, refuse de voir ce rêve comme un simple conte de fées. « Je pense que nous pouvons le faire. J’espère vraiment, vraiment que nous pouvons. Les Coupes du monde sont tellement spéciales. Je pense aux plus jeunes supporters qui n’ont jamais eu la chance de nous voir en Coupe du monde. Ce serait absolument énorme », confie-t-il, déjà tourné vers l’été à venir aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Dans un coin de sa tête, une date : le 11 juin, à Guadalajara.

Entre calcul froid et cœur vert

Les chiffres, les cotes, la logique froide jouent contre l’Irlande. O’Carroll ne le nie pas. « Si j’étais purement analytique, je dirais que ça peut finir 2-1 d’un côté comme de l’autre », admet-il.

Mais le football ne se joue pas uniquement sur un tableau Excel. « Je suis irlandais, je veux qu’ils réussissent, je veux qu’ils se qualifient. Je pense qu’on peut les surprendre, probablement en profitant d’un peu d’arrogance, d’un excès de confiance, et on va dire 2-1 pour l’Irlande ce soir-là », lâche-t-il.

Tout est là : une équipe locale convaincue que la marche vers le Mondial lui appartient, un peuple visiteur qui transforme une capitale étrangère en annexe de Dublin, et une génération de jeunes supporters irlandais qui n’a connu la Coupe du monde qu’en images d’archives.

Jeudi, dans le vacarme sifflant du Fortuna Arena, on saura si cette marée verte n’était qu’un voyage ou le début d’un été historique.