Infantino abandonne la vente de la Coupe du monde : un revers politique majeur
Gianni Infantino a cédé. Sous une pression politique et institutionnelle rarement vue depuis le scandale de 2015, le président de la FIFA a renoncé à son projet explosif de céder une part des profits futurs de la Coupe du monde à des fonds d’investissement privés.
Dans un communiqué nocturne, publié aux premières heures de samedi, l’instance a acté la fin du projet FIFA Forward Enterprise (FFE), censé regrouper la vente des droits commerciaux de la FIFA – diffusion télé, sponsoring, billetterie, licences – et l’organisation opérationnelle de ses compétitions.
Le plan prévoyait l’entrée d’investisseurs extérieurs, via des participations minoritaires et non contrôlantes, valorisant FFE autour de 20 milliards de dollars et permettant, selon la FIFA, de lever jusqu’à 4,2 milliards de dollars. Une manne qui devait, promettait Infantino, générer plus de 10 milliards de dollars de « financement pour le développement du football » sur les quatre prochaines années.
Sur le papier, un coup financier majeur. Sur le terrain politique, un champ de mines.
Une fronde mondiale qui fait plier Zurich
Infantino avait donné aux fédérations jusqu’au 19 septembre pour adouber son projet, avec à la clé une incitation de 30,1 millions de livres pour celles qui accepteraient. Un ultimatum qui a braqué plutôt que convaincu.
Les critiques ont jailli de partout : UEFA, CONCACAF, AFC. Trois confédérations majeures, trois refus nets. À ce front institutionnel s’est ajoutée la voix du Premier ministre britannique Andy Burnham, appelant à une « révision urgente de la gouvernance » de la FIFA et rappelant, sur le réseau social X, que « le football appartient aux supporters ».
Le message est passé. Brutalement.
Dans son communiqué, Infantino a tenté de reprendre la main sur le récit : le projet, explique-t-il, devait « renforcer encore davantage » les associations membres, « surtout dans les pays où le soutien est le plus nécessaire ». Il insiste sur le fait que FFE ne devait avancer qu’avec l’aval d’une majorité de fédérations, après consultation du Conseil de la FIFA, des confédérations et des autres parties prenantes.
Puis la phrase clé : il reconnaît que le projet a « créé des divisions » telles que, « quel que soit le niveau de soutien », il ne sert plus l’objectif initial. « Notre but a toujours été – et restera toujours – d’unir et d’améliorer », conclut-il, avant d’annoncer que la proposition « ne sera pas poursuivie ».
Pas d’excuses. Pas de mea culpa. Juste un retrait sec.
Démissions, accusations et ambiance délétère à la FIFA
Le retrait ne tombe pas du ciel. Il intervient après une série de coups portés à l’autorité d’Infantino… depuis l’intérieur même de la maison.
Carlos Cordeiro, l’un de ses principaux conseillers, a claqué la porte. Ancien banquier, ex-président de la fédération américaine, il a démissionné pour marquer son opposition frontale à la privatisation partielle de la Coupe du monde, dénonçant un « mauvais accord pour le football » et « pour l’avenir à long terme du jeu ». Il assure n’avoir « joué aucun rôle » dans ce dossier et s’y oppose « sans ambiguïté ».
Un deuxième dirigeant a pris publiquement ses distances : Kevin Lamour, directeur des opérations de la FIFA. Il affirme que le personnel a été « trompé » par le manque de transparence d’Infantino et estime que les employés « méritent mieux que le mépris et l’intimidation ». Il décrit le projet comme « celui d’une seule personne » et appelle les dirigeants du football à réagir.
La veille encore, la FIFA tentait de désamorcer la polémique par un communiqué nocturne assurant que « personne ne vend le football ». Le lendemain, deux voix internes de poids brisaient le récit officiel. Le surlendemain, le projet était mort.
L’AFC applaudit le recul et rappelle les règles du jeu
Sur le site de l’Asian Football Confederation, son président, Sheikh Salman bin Ibrahim Al Khalifa, a salué la décision de la FIFA de renoncer à la vente d’une part de la Coupe du monde.
Il insiste sur un principe : toute initiative susceptible d’« impacter le football mondial » doit être présentée et débattue avec les confédérations, le Conseil de la FIFA, les associations membres et les autres acteurs « de manière opportune, transparente et significative ». Pour lui, l’avenir du football mondial doit se construire par la « consultation appropriée », le « dialogue collectif » et le « respect des structures de gouvernance établies ».
En clair : pas de deals structurants négociés en coulisses avec des investisseurs sans passer par les instances.
Un président acculé, une élection qui n’a plus le même visage
À Zurich, la question n’est plus seulement de savoir si le projet FFE était tenable. Elle est désormais simple : Gianni Infantino peut-il survivre politiquement à cet épisode ?
Jusqu’à cette semaine, l’élection présidentielle de mars prochain ressemblait à une formalité. Infantino paraissait intouchable, soutenu par plus de 200 des 211 associations membres de la FIFA, dont la Fédération anglaise. L’idée même d’un rival crédible semblait théorique.
Ce n’est plus le cas.
Le retrait précipité du projet, les critiques publiques des confédérations, la démission de Cordeiro, les attaques de Lamour, l’irritation politique dans plusieurs pays : l’édifice se fissure. Des fédérations qui le soutenaient sans réserve réfléchissent désormais à leurs options.
Les candidats doivent se déclarer avant le 18 novembre. Les tractations ont déjà commencé en coulisses. Les dirigeants du football mondial cherchent une alternative. Pas encore à visage découvert, mais l’équilibre des forces a changé.
Des successeurs potentiels… mais peu de volontaires affichés
Plusieurs noms circulent déjà dans les conversations de couloir.
Celui de Nasser Al-Khelaifi revient souvent. Le président du Paris Saint-Germain, membre du comité exécutif de l’UEFA, figure parmi les hommes les plus influents du football mondial. Mais son entourage, comme les observateurs proches des instances, assure qu’il n’est pas intéressé par le fauteuil d’Infantino.
Sheikh Salman bin Ibrahim Al Khalifa, lui, connaît la maison. Il avait terminé deuxième lors de l’élection présidentielle il y a dix ans. À la tête de l’AFC, il s’est clairement opposé au projet de vente. Son profil de candidat sérieux existe déjà sur le papier.
Autre figure : Victor Montagliani, président de la CONCACAF. La dernière Coupe du monde s’est jouée dans trois pays de sa confédération, historiquement proche d’Infantino. Mais jeudi, la CONCACAF a rejeté elle aussi le projet FFE. Une prise de distance lourde de sens.
Enfin, un nom fait rêver une partie du continent européen : Aleksander Ceferin. Le président de l’UEFA incarne une vision radicalement différente de la gouvernance du football. Ses opposants le décrivent comme un contre-pouvoir à la dérive de la FIFA. Ses partisans imaginent déjà une institution sans pauses d’hydratation imposées, sans prix symboliques controversés, sans jets privés luxueux pour le président ni billets de Coupe du monde à un million de dollars. Problème : Ceferin n’a jamais exprimé publiquement la moindre envie de briguer la présidence de la FIFA.
Pour l’instant, tout cela reste au stade des hypothèses. Infantino est sous pression, se bat pour conserver son poste, mais aucun candidat ne s’est encore officiellement déclaré.
Un président isolé, un système ébranlé
Le détail n’a échappé à personne : le communiqué enterrant FFE a été diffusé à 00h30 (heure britannique) et attribué explicitement « au président de la FIFA ». Une manière de le placer seul face à ses responsabilités. Une autre façon de montrer qu’il n’est plus, au sein de son propre appareil, aussi protégé qu’avant.
Son absence d’excuses dans un moment aussi critique interroge. Ses opposants y voient l’illustration d’un style de gouvernance vertical, solitaire, peu enclin à la remise en question. Ses partisans, eux, rappellent qu’il reste difficile de déloger un président de la FIFA en exercice.
Reste une certitude : le projet FFE, présenté comme un accélérateur historique pour le développement du football, a fini dans les limbes en quelques jours, victime d’une révolte institutionnelle globale et d’une défiance interne rarement affichée aussi ouvertement.
Infantino promet désormais de « rassembler toutes les parties intéressées dans les prochains jours et semaines », au nom d’un intérêt partagé pour le jeu et avec l’objectif de « continuer à développer le football partout, en particulier dans les pays qui ont le plus besoin de soutien ».
Les fédérations le croiront-elles encore sur parole au moment de glisser leur bulletin en mars ? Ou la Coupe du monde, que personne ne vendra cette fois, deviendra-t-elle le symbole de la fin de son règne ?




