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FIFA sous tension : la polémique du prix de la paix

À six semaines d’un Mondial déjà sous tension, la tempête ne vient ni d’une pelouse ni d’un vestiaire. Elle vise directement Zurich. Sous la houlette de Gianni Infantino, la FIFA se retrouve une nouvelle fois accusée de mêler politique et football, au point de fissurer un peu plus l’image d’un sport censé peser “du bon côté” de l’histoire.

Au cœur de la polémique : un trophée tout neuf, le “FIFA peace prize”, et un premier lauréat qui enflamme le débat mondial. Le président des États-Unis, Donald Trump, a reçu cette récompense lors du tirage au sort de la Coupe du monde en décembre. Une décision déjà explosive en soi, rendue encore plus sensible par le fait que les États-Unis coorganiseront le tournoi avec le Canada et le Mexique.

Klaveness monte au front

En Norvège, on ne mâche pas les mots. La présidente de la Fédération norvégienne (NFF), Lise Klaveness, réclame purement et simplement la suppression de ce prix.

« Nous voulons le voir aboli. Nous ne pensons pas que cela fasse partie du mandat de la FIFA de décerner un tel prix ; nous avons déjà un Institut Nobel qui fait ce travail de manière indépendante », a-t-elle expliqué lors d’un point presse en ligne.

Le message est clair : le football doit garder ses distances avec les chefs d’État. Pas de confusion des rôles, pas de proximité ambiguë. Pour Klaveness, ce type de distinction pousse la FIFA sur un terrain miné, où la frontière entre diplomatie, communication et récupération politique devient floue.

Elle insiste sur la nécessité d’une véritable expertise, de jurys solides, de critères rigoureux. Bref, d’un appareil lourd et spécialisé pour prétendre juger de la paix mondiale. « C’est un travail à temps plein, tellement sensible », martèle la dirigeante de 45 ans, avocate de formation. Selon elle, ni les ressources, ni le mandat, ni surtout les exigences de bonne gouvernance ne justifient que la FIFA persiste dans cette voie.

La NFF ne compte pas s’arrêter à une simple prise de parole. Son conseil d’administration va adresser une lettre pour soutenir la demande d’enquête déposée par l’organisation FairSquare, qui soupçonne Infantino et la FIFA d’avoir violé leurs propres règles éthiques sur l’impartialité politique en attribuant ce prix.

« Il doit y avoir des garde-fous sur ces questions, et cette plainte de FairSquare doit être traitée avec un calendrier transparent, et un raisonnement comme une conclusion transparents », réclame Klaveness.

Silence radio, pour l’instant, du côté de la FIFA, qui n’a pas répondu aux sollicitations d’Al Jazeera.

Un prix de la paix, puis des frappes

Le choix de Trump comme premier lauréat n’a rien arrangé. Le “FIFA peace award” a été largement perçu comme une sorte de lot de consolation pour un président qui répète depuis des années qu’il mériterait le prix Nobel de la paix.

La chronologie, elle, frappe les esprits. Un mois après le tirage au sort, les États-Unis lancent une frappe militaire sur le Venezuela. Puis, le 28 février, Washington engage des attaques aériennes conjointes avec Israël contre l’Iran.

Dans ce contexte, la distinction accordée par la FIFA prend une dimension vertigineuse. Comment parler de paix en décorant un dirigeant engagé dans des opérations militaires majeures, tout en prétendant incarner un football vecteur de droits humains et de stabilité ?

Jackson Irvine charge la FIFA

Sur un autre front, la critique vient cette fois du terrain. L’international australien Jackson Irvine accuse la FIFA de saboter sa propre crédibilité. Pour lui, l’instance faîtière du football mondial tourne en dérision sa propre politique en matière de droits humains.

Il vise directement l’attribution du prix à Trump. « En tant qu’organisation, il faut dire que des décisions comme celle que nous avons vue avec ce prix de la paix tournent en dérision ce qu’ils essaient de faire avec la charte des droits humains et l’idée d’utiliser le football comme force motrice pour le bien et le changement positif dans le monde », déclare-t-il à l’agence Reuters.

Le milieu de terrain va plus loin. Il estime que ce type de choix renvoie le football d’élite à une image déconnectée, presque hors-sol : « Des décisions comme celle-là donnent l’impression qu’on recule dans la perception de ce qu’est le football aujourd’hui, surtout au plus haut niveau, où il devient de plus en plus déconnecté de la société et des racines du jeu, de ce qu’il est et de ce qu’il signifie dans nos communautés et dans le monde. »

Des mots lourds, qui résonnent particulièrement à l’approche d’un Mondial présenté par la FIFA comme un modèle de “football responsable”.

Une politique des droits humains sous pression

Sur le papier, l’instance mondiale a pourtant posé des jalons. Sa première politique officielle en matière de droits humains date de 2017. Pour la Coupe du monde 2026, elle a publié un cadre dédié, censé garantir que les villes hôtes promeuvent l’inclusion, protègent la liberté d’expression et interdisent toute discrimination entre le 11 juin et le 19 juillet.

Ce texte doit couvrir les supporters, les joueurs, les travailleurs mobilisés pour l’événement. Un socle de principes, affiché comme non négociable.

Mais les ONG restent sceptiques. Plusieurs organisations de défense des droits humains estiment que la FIFA ne pousse pas assez fort pour amener les États-Unis à affronter les risques d’abus visant athlètes, fans et travailleurs. Elles pointent notamment la politique migratoire dure et les campagnes de déportation menées par l’administration Trump.

C’est là que le contraste devient criant. D’un côté, un discours officiel sur la protection, l’inclusion, la dignité. De l’autre, un prix de la paix décerné à un président dont la politique intérieure et extérieure alimente précisément les inquiétudes que ces ONG brandissent.

À l’heure où le Mondial se présente comme un miroir du monde, une question s’impose : la FIFA peut-elle encore prétendre défendre les droits humains tout en jouant avec les symboles les plus sensibles de la scène politique internationale ? Ou vient-elle de franchir une ligne qui la poursuivra bien au-delà de ce tournoi ?