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L’Égypte brise le plafond de verre en Coupe du monde

ARLINGTON (Texas) — Quoi qu’il décide pour la suite de son histoire avec la sélection, Mohamed Salah pourra garder cette nuit-là comme un point d’ancrage. Capitaine d’une Égypte qui, pour la première fois de son histoire, a remporté un match à élimination directe en Coupe du monde. Une frontière mentale qui tenait depuis des décennies vient de tomber, dans un vacarme rouge et or au cœur du stade des Dallas Cowboys.

Après un nul 1-1 au terme des prolongations, les Pharaons ont écarté l’Australie 4-2 aux tirs au but. Hossam Abdelmaguid, défenseur sans le moindre but en 15 sélections, a pris la dernière responsabilité. Un pas d’élan, un tir à ras de terre sur la gauche, Mathew Ryan qui plonge du mauvais côté, et 70 244 spectateurs qui explosent.

L’Égypte vient de signer sa première victoire en phase à élimination directe lors de sa quatrième participation au Mondial, le premier à 48 équipes. L’Australie, elle, reste bloquée à 0 sur 3 à ce stade de la compétition.

Mardi, à Atlanta, ce sera l’Argentine, tenante du titre, ou le surprenant Cap-Vert. Mais ce soir, au Texas, personne ne voulait encore penser à l’affiche suivante.

Salah, capitaine blessé mais intenable

À 34 ans, ancien totem de Liverpool, Salah a joué chaque minute, temps réglementaire et prolongations compris, malgré une blessure aux ischio-jambiers contractée lors du dernier match de poule. Bandage visible, foulée parfois lourde, mais regard clair et autorité intacte.

Il a transformé son tir au but, troisième tentative égyptienne, sans un frisson. Course mesurée, frappe sèche, sans fioritures. Le geste d’un homme qui a déjà porté sur ses épaules des finales européennes et des campagnes de qualification sous tension.

Après la rencontre, ses mots ont tranché avec le vacarme ambiant. Il a parlé d’un jour « incroyable », de la joie des « garçons », de ce moment qu’« rien ne peut égaler ». Pas de discours sur l’avenir, pas de grandes déclarations sur sa carrière internationale. Juste le bonheur brut d’un soir où l’Égypte a enfin basculé du bon côté de l’histoire.

Abdelmaguid, le héros inattendu

Le scénario des tirs au but avait pourtant commencé à pencher vers l’Égypte dès la première frappe. Harry Souttar a ouvert la séance en envoyant le ballon au-dessus. Un signe. Un avertissement. Les Pharaons, eux, n’ont pas tremblé.

Mahmoud Saber, Ramy Rabia, puis Salah ont marqué. En face, Jackson Irvine et Awer Mabil ont tenu l’Australie en vie. Puis est venu le tour du jeune Lucas Herrington, 18 ans seulement. Sa frappe a fracassé la barre. Le stade a retenu son souffle. L’instant d’après, Abdelmaguid s’est avancé.

À 25 ans, défenseur sans référence offensive en sélection, il a choisi la simplicité. Intérieur du pied, bas du filet, Ryan à contre-pied. Le banc égyptien a débordé sur la pelouse, les remplaçants ont couru vers le coin de corner, Salah a levé les bras vers le ciel. L’Égypte, pays longtemps condamné à regarder les autres écrire l’histoire des phases finales, venait de trouver sa porte d’entrée.

Hany, de l’infamie à la délivrance collective

Le match, lui, avait pris une tournure cruelle pour un homme : Mohamed Hany. Le latéral est devenu le premier joueur à inscrire deux buts contre son camp lors d’une même Coupe du monde.

Son calvaire a commencé à la 55e minute. Coup franc d’Aiden O’Neill, frappé depuis le côté gauche de la surface. Hany, au duel, coupe la trajectoire… mais trompe son propre gardien, Mostafa Shoubir. Le ballon file au fond. Un deuxième coup du sort pour lui, après un premier but contre son camp concédé face à la Belgique en phase de groupes.

Quelques minutes plus tôt, il s’était déjà retrouvé au sol, sonné, après un choc aérien avec Connor Metcalfe. La civière avait été appelée, le staff médical inquiet. Finalement, il s’est relevé, a passé ce qui ressemblait à un protocole commotion, puis est resté sur la pelouse. Pour mieux vivre ce moment d’infamie, puis la rédemption collective des tirs au but.

Face à l’Argentine en 2006, puis face à l’Argentine encore au Qatar en 2022, l’Australie avait déjà vu son compteur en phase à élimination directe ne bouger qu’à travers des buts contre son camp. L’histoire s’acharne : les Socceroos n’ont toujours pas trouvé la faille eux-mêmes dans un match à élimination directe de Coupe du monde.

Un départ idéal, une égalisation évitable

Tout avait pourtant commencé de façon idéale pour l’Égypte. À la 13e minute, Emam Ashour a surgi au premier poteau pour placer une tête gagnante, juste à l’intérieur du montant proche de Patrick Beach. Une action nette, tranchante, qui récompensait l’entame ambitieuse des Pharaons.

Au retour des vestiaires, Omar Marmoush a eu l’occasion de donner deux buts d’avance aux siens dès les premières secondes de la seconde période. Décalé, bien placé, il a ouvert son pied… trop. Le ballon a filé à côté. Un instant de relâchement, un but manqué qui a laissé l’Australie en vie.

La punition est tombée un peu plus tard, sur ce fameux coup franc d’O’Neill repris par Hany dans le mauvais but. Un stade abasourdi, un banc égyptien figé, et une équipe australienne relancée sans avoir construit une action décisive elle-même.

Le pari manqué de Ryan, le mur Beach

Un autre choix fort a marqué cette soirée : celui du banc australien de changer de gardien juste avant la séance de tirs au but. Patrick Beach, 22 ans, auteur de plusieurs parades décisives, a cédé sa place à Mathew Ryan, 34 ans, 105e sélection.

Beach venait pourtant de signer un arrêt spectaculaire sur une tête de Ramy Rabia dans les dernières minutes du temps réglementaire, avant de repousser sans difficulté une frappe de Salah. Il avait tenu l’Australie à flot, match après match, dans ce Mondial.

Le staff a néanmoins misé sur l’expérience de Ryan pour la séance fatidique. Un pari assumé… et perdu. Le vétéran n’a arrêté aucun des quatre tirs égyptiens. Impuissant sur chaque tentative, il a vu la qualification lui glisser entre les gants.

En face, Tony Popovic, le sélectionneur australien, a reconnu la douleur d’une élimination aux tirs au but, si près du but, si loin de l’exploit. Un constat sec, sans détour.

Hassan, la foi et le vestiaire

Sur le bord de la touche, Hossam Hassan a vécu la soirée comme un homme habité. L’ancien buteur, aujourd’hui sélectionneur, a confié qu’il n’avait pensé qu’à une chose pendant la séance : le peuple égyptien. Il a prié, répété qu’il voulait « rendre les Égyptiens heureux ».

Avant les tirs au but, il a rassemblé ses joueurs, tenté de les libérer. Oublier la pression, oublier le gardien, ne penser qu’au geste. Le message a porté. Quatre frappes, quatre buts. Une qualification au bout.

Il y a moins de deux semaines, l’Égypte n’avait encore jamais gagné le moindre match de Coupe du monde. La victoire 3-1 contre la Nouvelle-Zélande en phase de groupes a brisé une première barrière. Celle de ce soir en fait voler une autre en éclats.

La prochaine marche s’appelle Argentine ou Cap-Vert. Un ogre ou un trublion. Peu importe le nom, désormais. La question est simple : après avoir enfin appris à gagner en Coupe du monde, jusqu’où ces Pharaons sont-ils capables d’aller ?