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Coupe du monde 2022 : l'Angleterre à la croisée des chemins

Mauvaise nouvelle pour l’Angleterre : il y a toutes les chances que ça ne « rentre » toujours pas.

Cruel à dire, mais arithmétiquement implacable. Statistiquement, il est bien plus probable de voir cette équipe finir quatrième après des défaites contre l’Argentine puis la France que de la voir soulever le trophée au bout d’un parcours conclu par des succès face à l’Argentine puis l’Espagne.

Et pourtant, quoi qu’il arrive à Atlanta contre l’Argentine, ce Mondial est déjà la deuxième meilleure Coupe du monde masculine de l’histoire anglaise. Ce simple fait-là, froid, chiffrable, ne reçoit sans doute pas la reconnaissance qu’il mérite.

Un tournoi qui dépasse déjà le « script » habituel

Au départ, cette sélection dégageait une odeur familière : celle de l’Angleterre standard en Coupe du monde. Un quart de finale un peu fade, une élimination qui laisse un goût d’inachevé, et un bouc émissaire national désigné pour porter la croix pendant quatre ans. Le scénario semblait écrit.

Il a été déchiré.

Cette équipe a déjà dépassé ce plafond de verre tacitement accepté. Elle a franchi le palier au-delà du « pas si mal, mais… ». Elle a bousculé ce confort malsain dans lequel le pays s’était installé : celui d’une déception devenue presque rassurante parce que prévisible.

Non, l’Angleterre n’a pas toujours brillé. Elle n’a pas toujours joué juste, ni joué beau. Mais qui peut vraiment prétendre le contraire la concernant… ou concernant les autres ? On retient davantage les approximations anglaises parce qu’on les regarde plus, parce qu’on les vit plus. Parce qu’on est anglais en Angleterre. Ou écossais en Écosse. Ou, pire encore, écossais en Angleterre. La loupe est là, braquée, permanente.

Et, à travers cette loupe, on oublie un détail : l’Angleterre n’a jamais été aussi mauvaise que l’Espagne l’a été face au Cap-Vert. Elle n’a été que par séquences aussi misérable que la France durant une heure contre le Sénégal, puis pendant l’intégralité de sa demi-finale.

Un parcours moins « facile » qu’on veut bien le dire

L’Argentine, elle, a profité d’un tableau infiniment plus clément pour atteindre ce stade. Son chemin a été plus droit, plus dégagé. Dire que l’Angleterre a été portée par la chance relève du réflexe plus que de l’analyse.

Désormais, seul un naufrage total face à Lionel Messi et ses partenaires pourrait ternir ce Mondial anglais. Et encore : ce serait presque une anomalie statistique. L’Angleterre, dans les grands tournois, ne prend presque jamais de vraie raclée. Ce n’est tout simplement pas dans ses habitudes.

Oui, il y a parfois des défaites gênantes, parfois même humiliantes, contre des adversaires qu’elle aurait dû dominer. Mais des corrections, des claques dont on connaît l’issue une heure avant la fin ? Presque jamais.

Si l’on écarte, comme toute personne raisonnable, le match pour la troisième place – qui n’existe pas vraiment et ne devrait blesser personne – l’Angleterre n’a perdu qu’un seul match de grande compétition par plus d’un but d’écart depuis 1988.

Une seule fois. En plus de trente ans.

Ce jour-là, elle avait été surclassée par une Allemagne nettement supérieure en huitièmes. Humiliée dans le jeu, oui. Mais même là, le score aurait dû être de 2-2 à la pause sans une erreur d’arbitrage tellement énorme qu’elle a servi de déclencheur à la course effrénée vers la technologie que le football poursuit encore aujourd’hui.

Le bilan est stupéfiant quand on s’y attarde vraiment. Depuis le début des années 1990, l’Angleterre n’a manqué que deux tournois majeurs. Elle n’en a remporté aucun, c’est la rengaine connue. Et pourtant, elle n’a été « sortie proprement », sans appel, qu’une seule fois. Une seule élimination où le coup de sifflet final n’était plus qu’une délivrance attendue depuis longtemps.

La deuxième meilleure Coupe du monde anglaise, et personne ne le dit

Malgré tout, cette édition ne ressemble pas, dans le ressenti, à la deuxième meilleure Coupe du monde masculine anglaise. Le pays ne la vit pas comme telle. Le débat public ne la traite pas comme telle. On a à peine entendu quelqu’un prononcer ces mots pourtant factuels : c’est bien la deuxième meilleure Coupe du monde de l’histoire anglaise.

Objectivement, atteindre une demi-finale hors de son propre continent pèse plus lourd que de le faire à domicile ou au sein de sa confédération. C’est déjà le plus long parcours de l’Angleterre dans un Mondial disputé en dehors de l’Europe. Rien que ça.

Une performance historique, donc. Sans ferveur historique autour.

Dans ce décalage entre la réalité sportive et la perception, il y a peut-être un peu de fumée venue du nord. Une nouvelle dose de « copium » écossais, pour reprendre le terme à la mode. Rien de méprisant là-dedans : encaisser quatre éliminations dans le même tournoi, c’est violent. On comprend que la frustration cherche une issue.

L’ombre écossaise et le mythe du tirage « facile »

Les Écossais ont choisi la leur : dénoncer un tirage jugé trop favorable à l’Angleterre. Leur argument : ils ont dû affronter deux grandes équipes en phase de groupes, quand l’Angleterre n’en a pas eu à faire autant.

Oui, le sort a été cruel avec l’Écosse en lui offrant à la fois le Brésil et le Maroc. C’est vrai, et on peut le reconnaître sans peine. Mais c’est aussi le destin habituel des équipes issues des chapeaux inférieurs : plus bas vous êtes, plus les géants tombent dans votre groupe.

Les têtes de série qui se retrouvent avec une autre sélection du top 10 mondial dans leur poule, comme ce fut le cas du Brésil, sont les véritables malchanceuses. Le scénario le plus fréquent, pour une tête de série, c’est justement de ne pas croiser une autre équipe de ce calibre dès le départ.

Et qui occupait la dixième place du classement FIFA au moment du tirage ? La Croatie. Quant au chapeau 3, la meilleure équipe possible sur le papier pour l’Angleterre s’appelait Panama, plus haut classée que toutes les autres, à l’exception de la Norvège. Or la Norvège ne pouvait de toute façon pas tomber dans un groupe avec l’Angleterre et la Croatie déjà présentes.

Le refrain selon lequel l’Angleterre n’a affronté aucune équipe du top 10 FIFA, et l’usage très opportuniste qui est fait de ce classement, relèvent davantage du prétexte que de l’argument. La Croatie se situe clairement à ce niveau. Le Mexique à l’Azteca, c’est un test de top 10, classement ou non.

Et qui peut affirmer, la main sur le cœur, qu’il existe aujourd’hui dix meilleures sélections que la Norvège ?

Tout cela revient à dire une chose simple : même en forçant le trait, il est difficile de minimiser le parcours anglais. Le tableau ne s’est pas miraculeusement ouvert devant eux. Ils ont suivi la route attendue pour une tête de série.

Ils ont gagné leur groupe, ce qui leur a offert un troisième de poule en seizièmes. Ils ont retrouvé le Mexique, comme le prévoyait la logique, en huitièmes. Dans un tableau où les quatre meilleures têtes de série ont atteint le dernier carré, le fait le plus proche d’une surprise reste sans doute la victoire de la Norvège sur le Brésil. Et encore : cette Norvège-là est aujourd’hui tout simplement plus organisée, plus cohérente, meilleure collectivement.

Vers une « glorieuse défaite » ?

Alors oui, tout cela peut très bien se terminer par une nouvelle chute, belle mais cruelle. Sur le papier, l’Angleterre aura du mal à enchaîner deux exploits successifs : faire tomber d’abord l’Argentine, cette machine de tournois forgée à la dure, puis l’Espagne, dont la cohésion et l’organisation évoquent celles d’un club de très haut niveau.

La probabilité penche contre elle.

Mais si chute il y a, elle aura une saveur particulière. Ce sera la plus glorieuse des défaites anglaises en soixante ans de douleurs ressassées.

Et dans un pays qui a fait de la souffrance footballistique un trait culturel, il y a peut-être là, déjà, une petite révolution.