Mikel Arteta a toujours eu quelque chose de singulier. Sa carrière de joueur ressemble à un long détour avant de trouver sa véritable vocation sur le banc. Presque une autre vie.
Formé au Barça sans jamais y jouer, prêté au Paris Saint-Germain aux côtés de Ronaldinho, Mauricio Pochettino et Jay-Jay Okocha, passé par les Rangers à une époque où l’Écosse pesait encore en Europe, puis revenu à la maison, à la Real Sociedad. Sur le papier, un parcours doré. Dans la réalité, une frustration.
À Saint-Sébastien, le gamin du club ne voit presque pas le terrain. Alors, au milieu de la saison 2004-05, il claque la porte pour un prêt avec option d’achat à Everton, en plein sprint vers le top 4 de Premier League.
« Je suis triste de quitter la Real Sociedad. J’y suis allé avec tous les espoirs du monde, mais il est clair que l’entraîneur ne compte pas sur moi et je ne peux pas laisser cette situation continuer », lâche-t-il en quittant San Sebastián. « Je n’ai pas bien joué au début de saison, mais depuis je n’ai pas eu ma chance. Je ne me sens pas bien à prendre de l’argent sans jouer au football, et j’espère que partir à Everton me donnera cette chance. »
À Everton, naissance d’un capitaine… et d’un lien
Sous les ordres de David Moyes, Arteta devient rapidement l’âme d’Everton. Un meneur de jeu, un capitaine, mais surtout un prolongement du coach sur le terrain. Vingt ans plus tard, l’Écossais en parle encore avec une tendresse particulière.
En 2025, Moyes se replonge dans ces années-là :
« Mikel était intelligent dans sa façon de penser le football. Il savait comment il voulait jouer », raconte-t-il. « Il a eu une très bonne formation si l’on regarde les clubs où il a commencé, des périodes au PSG, au Barça, à la Real Sociedad. Il a eu une vraie chance avant de venir aux Rangers puis ici. Il avait déjà beaucoup voyagé et vu beaucoup de clubs, de très bons clubs, avec de bonnes structures. C’était un petit râleur parfois, Mikel. Et parfois, c’est un bon signe. Il voulait que les choses soient bien faites, il voulait que ce soit bien, que l’équipe joue mieux. Mais c’était un bon joueur pour nous. Grand capitaine, grand joueur. Une recrue fantastique, vraiment, à ce moment-là. »
Entre les deux hommes, il se passe autre chose que la simple relation coach-joueur. Une forme de mentorat, mais aussi une affection assumée.
Arteta, en 2021, ne cache pas ce que Moyes a représenté pour lui :
« Je pense qu’il a fait de moi une meilleure personne, il m’a fait mûrir dans les premières étapes de ma carrière. Il était très exigeant et challengeant, mais en même temps vraiment, vraiment soutenant. J’aimais beaucoup la façon dont il gérait le groupe et les individus. Il a vraiment installé une vraie croyance dans le club : être ensemble tout le temps, prendre soin les uns des autres, et personne n’était plus important que l’équipe. Il a créé une atmosphère spéciale quand on était ensemble. J’ai souffert quand il a traversé des moments difficiles parce que je ne pensais pas que c’était très juste pour lui qu’on ne lui laisse aucun temps à certains endroits. Je connais ses qualités et je suis content de le voir maintenant profiter et faire ce qu’il sait vraiment faire. Je vois son équipe être ce qu’il est lui et ce qu’il aime faire. »
Quelques mois plus tard, on lui demande de résumer ce qu’il ressent pour Moyes. Sa réponse tient en deux mots : « gratitude et admiration ».
« Je pense qu’il m’a appris l’amour qu’il a pour ce jeu et ensuite l’intégrité que le football exige à tout prix. C’est un homme remarquable, la façon dont il gère le club, les gens, ses joueurs, il est exceptionnel et je suis très reconnaissant pour tout ce qu’il a fait pour moi, pour Everton aussi. Mais je pense qu’en général pour le football anglais aussi, parce qu’il a été un exemple de comportement dans les bons moments comme dans les difficiles. Peu importe le contexte, quand vous voyez comment sont les gens. Et je pense que David a fait ça, c’est quelque chose d’extraordinaire. »
« J’aurais traversé un mur pour lui »
En 2023, Arteta va encore plus loin. Il parle de « love » entre les deux hommes, mais surtout du rôle de Moyes dans sa transformation de joueur créatif en véritable penseur du jeu.
« C’est plus que du respect, c’est de l’admiration. J’ai adoré jouer sous ses ordres. J’aurais traversé un mur pour lui quand il était mon manager, comme tout le monde dans ce vestiaire », confie-t-il. « C’est un très bon coach, exceptionnel pour gérer le groupe et les individus, et c’est une personne très spéciale, très digne de confiance, un homme qui honore sa parole. Il l’a toujours fait et c’est quelqu’un dont j’ai beaucoup appris. Il m’a demandé de jouer à des postes où je n’avais jamais joué de ma vie. La façon dont il m’a challengé, mais en même temps le soutien, l’amour et l’attention qu’il m’a donnés – c’était le bon équilibre et c’est ce dont j’avais besoin, et il a tiré le meilleur de moi. Il a été vraiment, vraiment précieux. »
Ce lien ne s’arrête pas à Liverpool. En 2014, leurs chemins se recroisent à distance.
Moyes vient d’être limogé de Manchester United. Quelques mois plus tard, la Real Sociedad lui propose le poste. Arteta, enfant du club, est sollicité pour donner son avis. Il ne se dérobe pas.
« Je lui ai donné mon opinion sur la Real », admet-il dans la presse espagnole. « C’est un entraîneur qui aime resserrer les rênes, il fera du bien au groupe. Il est très exigeant et travaille dur, ce n’est pas ce qu’on appellerait un manager anglais typique qui reste assis sur le banc. Il analyse beaucoup et a une idée claire de la façon dont il veut que son équipe joue. Il y a des choses qui peuvent avoir un effet négatif, mais s’il a décidé de venir à la Real Sociedad plutôt que de prendre d’autres offres, c’est parce qu’il voit leur potentiel pour l’avenir. S’il n’arrive pas à faire avancer l’équipe dès le début, ça va lui faire mal. Je lui souhaite le meilleur, c’est un coach qui peut allumer un feu chez un joueur et ce joueur se battra jusqu’à la mort pour lui. C’est un entraîneur qui le mérite. »
Moyes tiendra 364 jours à la Real, un de moins qu’un an plein. La barrière de la langue, l’incapacité à enrayer les mauvaises séries : les « choses qui peuvent avoir un effet négatif » qu’Arteta avait pointées s’avèrent fatales.
De Wenger à Guardiola… en passant par Moyes
Arteta, lui, prépare déjà sa reconversion. À Arsenal, il a porté le brassard cinq ans sous Arsène Wenger. Dans le vestiaire comme dans les tribunes, il est respecté, presque adopté. Quand il raccroche en 2016, il rejoint le staff de Pep Guardiola à Manchester City. Dans l’ombre, il affine sa vision.
On lui attribue une part importante dans l’explosion de Raheem Sterling et Leroy Sané, tous deux sacrés PFA Young Player of the Year dans les trois ans suivant son arrivée.
En 2018, au moment où Wenger quitte enfin le banc de l’Emirates, Arteta est déjà sur les tablettes. L’idée séduit : un ancien capitaine, disciple de Guardiola, porteur de l’héritage d’Arsenal. Mais au dernier moment, la direction recule devant le pari d’un novice. Unai Emery, plus expérimenté, est choisi.
L’histoire dure un peu plus d’une saison. Lorsque l’Espagnol est remercié, les Gunners reviennent à leur première intuition : révolutionner le club avec Arteta.
Les premières années, l’influence de Wenger et Guardiola saute aux yeux. Arsenal retrouve ses séquences à une et deux touches, sa manière de progresser balle au pied avec élégance. En 2022-23, les Londoniens se mêlent à la course au titre en proposant le football le plus séduisant du pays.
Arteta ne s’en cache pas : le fantôme bienveillant de Wenger l’accompagne partout.
« Il est là. Il vit constamment avec moi dans le présent », explique-t-il cette saison à propos du Français. « Je ne serais pas là sans lui, sans ce qu’il a vécu et ce qu’il a installé en moi qui m’a permis de vivre dans ce club. Arsène, en tant que personne, a une telle aura et une telle personnalité qu’il vit avec vous. Il est constamment ici. Quand je dois réfléchir et penser à certaines choses, je reviens toujours à cette période : comment ferait-il ? Qu’analyserait-il avant de prendre une décision ? Et puis il y a aussi ce que Pep m’a appris. Et ce que mon père m’a appris, et ma mère aussi. Nous sommes tous faits de ces expériences et de ces références dans la vie. C’est pareil avec ma femme. J’aimerais être à votre place aussi, j’aimerais vous traiter et vous faire sentir que si on échangeait les chaises, ce serait de la même manière. Quand je pense à un joueur, je me dis : laisse-moi m’asseoir sur sa chaise, voir ce qu’il pense. Et probablement que tu auras une meilleure idée de la situation. »
Arteta revendique quatre grandes influences : Guardiola, Wenger, Pochettino et Moyes. Les deux premiers sont souvent cités, le troisième aussi. Mais cette saison 2025-26, c’est bien la patte du quatrième qui apparaît en filigrane.
Pourquoi l’Arsenal 2025-26 ressemble tant à l’Everton de Moyes
Le décor a changé. La Premier League actuelle est plus physique que jamais, plus dépendante des coups de pied arrêtés que jamais. Les matches se gagnent dans les duels, dans les secondes balles, dans la surface.
Quand Arteta fait venir Nicolas Jover en 2021, spécialiste des coups de pied arrêtés passé par City, l’idée est d’abord de gratter quelques détails. Gagner « autour des marges », comme disent les techniciens. Mais la quête de contrôle absolu va peu à peu transformer ces détails en arme principale.
Aujourd’hui, les coups de pied arrêtés sont l’un des principaux – si ce n’est le principal – ressorts offensifs d’Arsenal.
Pendant que City continue de prêcher un football presque évangélique, parfois au détriment de sa solidité défensive, la plupart des autres clubs de Premier League rejouent, en version XXL, le football d’il y a 15 ou 20 ans : intensité, gabarits, densité.
Arsenal, eux, ont basculé dans une version premium du modèle Moyes première époque. Une équipe bourrée de grands gabarits, redoutable dans les duels, impitoyable dans les airs. La différence, c’est que là où Moyes bricolait un effectif de milieu de tableau, Arteta dirige un effectif d’élite, assemblé à prix fort. Et ça fonctionne.
Les chiffres parlent : seulement trois défaites toutes compétitions confondues cette saison, à chaque fois d’un but d’écart. Les Gunners écrasent moins leurs adversaires au score, mais ils serrent les matches dans un étau. Ils contrôlent, étouffent, concèdent très peu. Le rêve du quadruplé reste intact.
Le maître, l’élève… et un titre à aller chercher
David Moyes a déjà contrarié les plans de son ancien meneur de jeu. En 2022-23, son West Ham remonte deux buts de retard pour arracher un 2-2 contre Arsenal, au cœur de la fameuse « collapse » des Gunners dans la course au titre.
Le souvenir pèse encore à Londres.
Samedi, c’est une autre forme de miroir qui attend Arteta : affronter, en quelque sorte, le reflet modernisé de l’Everton de Moyes, mais avec son propre maillot sur le dos. Un Arsenal robuste, grand, dominateur dans les airs, méthodique sur coups de pied arrêtés, forgé avec les leçons apprises sous un Écossais exigeant.
Arteta a toujours dit qu’il aurait traversé un mur pour Moyes. La question, désormais, est simple : a-t-il façonné une équipe capable de défoncer toutes les portes qui se dressent entre elle et le titre de Premier League ?





