West Ham en Championship : Un géant déchu face à la crise
Dix étés au London Stadium, et West Ham se réveille en Championship. Le décor est planté. Samedi, ce n’est pas une affiche glamour de Premier League qui ouvre la saison, mais un premier tour de Carabao Cup contre Portsmouth. Un rappel brutal de la chute. Une relégation digérée à moitié, et un club qui entame l’année dans un climat plus lourd que jamais.
Un géant déchu, sans filet
Les bookmakers y croient. Les Hammers figurent parmi les grands favoris à la montée. Sur le terrain, la mission est claire. En coulisses, c’est une autre histoire. L’été a ressemblé à une longue crise de nerfs, surtout dans les étages où se prennent les décisions. Là-haut, une lutte de pouvoir s’est installée, et personne ne sait vraiment qui tiendra le volant à moyen terme.
Samedi, Portsmouth débarquera avec 9 000 supporters. Une marée bleue dans un stade déjà sous tension. Reste une question simple : David Sullivan sera-t-il là ?
Cette semaine, on a appris que les exploitants du London Stadium avaient recommandé à l’ancien coprésident, toujours copropriétaire, de ne pas se présenter, en raison d’un “risque de manifestations et de comportements antisociaux” d’une partie du public. Le message est clair : sa présence est inflammable.
Il devrait pourtant venir. Malgré un communiqué du fans advisory board expliquant que sa venue causerait “offense et détresse”. Sullivan, lui, laisserait entendre qu’il veut profiter de la saison comme simple supporter, et qu’il est prêt à attendre avant d’envisager la vente de ses 38,8 %. Une posture qui frôle la provocation, au vu du contexte. Le 25 mai, le soir où la relégation a été actée malgré une victoire contre Leeds, il avait dû quitter le stade précipitamment pour des raisons de sécurité.
Sullivan, l’ombre portée
Sullivan nie toujours les accusations de comportements sexuels prédateurs et d’exploitation de femmes sur plusieurs décennies, révélées par un documentaire de la BBC, Panorama, début juin. À la veille de la diffusion, il a quitté son poste officiel “pour éviter de perturber le club pendant qu’il traite la question en privé”. Mais même avant ce scandale, il cristallisait déjà la colère. Pour beaucoup, il incarne la gestion d’un club en chute libre depuis le triomphe en Europa Conference League en mai 2023.
Le symbole est cruel : les 100 millions de livres encaissés pour le transfert de Declan Rice ont été dilapidés. Le capital sportif n’a pas suivi. Jarrod Bowen, héros de Prague et désormais capitaine, a lui choisi de rester. Il porte sur ses épaules la mission de ramener West Ham à l’étage supérieur. Il sera le visage du projet sur le terrain, pendant que les actionnaires s’écharpent en coulisses.
Jusqu’à sa mise à l’écart, Sullivan agissait de fait comme directeur sportif. Un rôle officieux mais omniprésent, souvent vécu comme une ingérence par le secteur football du club. Son alliée de toujours, Karren Brady, a quitté le navire en avril, alors que les nuages s’amoncelaient. Une rupture qui met fin à une collaboration entamée… en 1990.
Un stade plein, une confiance vide
Paradoxalement, le soutien populaire ne faiblit pas. 50 000 abonnements ont été vendus pour cette saison de Championship. Une fidélité remarquable, presque déroutante au vu du climat. Dans les tribunes, la revendication est nette : les supporters veulent le départ total de Sullivan. Son retrait de la direction opérationnelle avait ravivé un mince espoir. L’idée d’une page qui se tourne.
Autour du club, les prétendants se rapprochent. Mais rien n’est simple. Rien n’est clair. Quand Sullivan s’est mis en retrait, beaucoup imaginaient que Daniel Kretinsky, milliardaire tchèque, propriétaire de Royal Mail et détenteur de 27 % de West Ham depuis 2021, allait lancer une offensive. Cette semaine, surprise : il a réduit sa participation à juste en dessous de 25 %. Un mouvement qui s’inscrit dans une stratégie bien précise.
Le week-end dernier, un autre visage bien connu du football anglais est apparu dans le dossier : Amanda Staveley. Partie de Newcastle en juillet 2024 après avoir joué un rôle central dans l’arrivée du Saudi Arabian Public Investment Fund, elle veut revenir aux affaires. L’automne dernier, son nom avait circulé du côté de Tottenham. Désormais, elle vise West Ham, avec, dit-on, un schéma de financement similaire à celui utilisé pour Newcastle. Sur les bords de la Tyne, certains regrettent déjà son énergie. À Londres, des supporters des Hammers espèrent qu’elle pourrait provoquer le même choc électrique.
Le nerf de la guerre se trouve dans les 25 % détenus par la famille de feu David Gold, ancien coprésident de Sullivan. Alors que Staveley s’avance, Kretinsky semble prêt à exercer son droit de premier refus pour racheter cette part auprès de Vanessa Gold, la fille de David, aujourd’hui coprésidente. S’il y parvient, il dépasserait, avec ses 27 %, le seuil des 50,1 %, ce qui l’obligerait à lancer une offre publique. Pour éviter cela, il a cédé 2 % à un allié tchèque, l’entrepreneur Jakub Havrlant, le maintenant sous ce seuil. Un jeu de décimales qui lui permettrait d’acquérir la part Gold sans déclencher automatiquement une OPA, tout en contrariant les ambitions de Staveley.
Au milieu de ce ballet, les actions de Sullivan restent décisives. C’est lui qui tient encore la clé de l’équilibre des forces. La prochaine manœuvre de Staveley est attendue avec impatience. Et méfiance.
Un effectif à reconstruire, un marché hostile
Pendant que les parts de capital changent de mains, l’effectif, lui, se vide et se remodèle. Le premier renfort de l’été se nomme Joël Veltman, défenseur passé par Brighton et l’Ajax, arrivé libre. Une bonne affaire sur le papier, dans un marché où West Ham a surtout vendu.
Les départs de Mateus Fernandes à Tottenham et de Crysencio Summerville à Al-Hilal ont rapporté 140 millions de livres, soit l’équivalent d’une saison de droits TV en Premier League. Une bouffée d’oxygène financière, mais aussi un affaiblissement sportif. La vente du jeune produit de l’académie, Freddie Potts, à Club Brugge pour 10 millions, a déçu une partie des fans. Le sentiment d’un club qui sacrifie ses promesses pour colmater les brèches.
La réalité économique s’impose : pour recruter, il faut vendre. Les Hammers s’intéressent notamment à Troy Parrott, héros du barrage de Coupe du monde avec l’Irlande, aujourd’hui à AZ Alkmaar. Attirer ce profil en Championship s’annonce compliqué. Le prestige du club ne suffit plus. Le contexte, la division, la visibilité : tout joue contre West Ham dans les négociations.
Nuno en pompier calme
Sur le banc, un visage familier reste en place : Nuno Espírito Santo. Beaucoup s’attendaient à son départ après la relégation. Il est resté. Son calme presque impassible devient une ressource rare dans un environnement où la panique guette à chaque coin de couloir.
La situation de Sullivan, la descente, l’absence de gros coups sur le marché, tout cela nourrit une nervosité permanente. Les premiers rendez-vous de Championship n’ont rien d’accueillant : Burnley, Charlton, Watford, Wolves d’ici au 1er septembre. Un calendrier qui ne laisse aucune marge pour une mise en route en douceur.
Dans les bureaux, un autre retour : Karim Virani, ancien salarié du club parti en 2020, passé depuis par Glasgow Rangers, revient comme directeur général intérimaire. Sa mission : recoudre un club fissuré de toutes parts, redonner un semblant de cohérence à une institution qui se débat avec ses propres contradictions.
Un stade sans âme, un club sans ancrage
Pendant que West Ham cherche son identité, le London Stadium poursuit sa vie de stade polyvalent. Cet été, il a accueilli les concerts de Take That et Metallica. En juillet, il a été le théâtre du meeting de Diamond League où Josh Kerr a battu le record du monde du mile. Jeudi, une candidature officielle a été déposée pour organiser les Championnats du monde d’athlétisme 2029, après une période de blocage entre le club et les propriétaires de l’enceinte.
Chaque événement rappelle la même vérité : dix ans après le départ du Boleyn Ground, ce stade n’appartient toujours pas vraiment à West Ham. Les termes négociés à l’époque par Sullivan, David Gold et Karren Brady continuent de hanter les tribunes. Le ressentiment des supporters ne faiblit pas. Le London Stadium reste un foyer froid, un domicile emprunté, où Sullivan sait qu’il ne sera pas accueilli à bras ouverts.
La saison démarre donc dans un décor paradoxal : un club massif, un public fidèle, un stade plein, mais une direction contestée, un actionnariat mouvant et un statut sportif dévalué. West Ham a déjà connu des crises. Celle-ci va plus loin. Elle pose une question simple, brutale : cette descente sera-t-elle une parenthèse… ou le début d’une nouvelle ère d’instabilité permanente ?




