Vinai Venkatesham et le reset à Tottenham
La poignée de main était ferme, le sourire large. Quand Vinai Venkatesham a pris ses fonctions de directeur général de Tottenham Hotspur le 1er juin dernier, il se voyait déjà batailler pour l’Europe. Un an plus tard, il parle de « reset » complet et d’une lutte pour le maintien arrachée au bout du bout, dans un club qu’il a découvert bien plus fragile qu’il ne l’imaginait.
Entre ces deux photos, il y a une saison de chaos, de mauvais choix, de colère populaire… et l’irruption salvatrice de Roberto De Zerbi.
De l’ambition européenne à la peur du gouffre
Sur le papier, l’objectif semblait raisonnable. Les Spurs venaient de finir 17e sous Ange Postecoglou, mais ils avaient soulevé la Europa League, leur premier trophée depuis 2008. L’effectif, rempli d’internationaux aguerris, donnait l’illusion d’une base solide.
« Le premier jour, je pensais que l’objectif réaliste pour l’équipe première masculine, c’était de se battre pour les places européennes », raconte Venkatesham dans un entretien à BBC Sport.
La réalité l’a vite rattrapé. Quelques mois après son arrivée, une fois tombé le vernis des premières impressions, le constat est brutal : « Le club était dans un état significativement pire dans certains domaines que ce que je pensais. » Pas un simple ajustement. Pas un léger redressement. « C’était vraiment un reset complet qu’il fallait. »
Hors terrain, le tableau est flatteur : opérations du stade, secteur commercial, infrastructures. Le centre d’entraînement est « incroyable », presque trop. « Quand on regarde autour, ça ressemble plus à un hôtel cinq étoiles qu’à un environnement de performance. Ça va changer cet été. »
Sur le terrain, en revanche, le club s’est fait distancer. La Premier League a explosé en termes de niveau, d’exigence, de sophistication. Tottenham a progressé, oui, mais pas assez, pas au rythme des autres. « Il n’y avait pas ce que j’appellerais une obsession implacable pour le succès sportif », lâche-t-il. Dans plusieurs domaines, l’écart avec les meilleurs est devenu « inquiétant ».
Thomas Frank maintenu… trop longtemps
Le paradoxe, c’est que la saison n’a pas commencé dans la panique. Nommé en juin, Thomas Frank ne perd qu’un seul de ses dix premiers matches, toutes compétitions confondues. Le début de mandat laisse croire à un atterrissage en douceur.
Puis tout se délite.
Les résultats se dégradent, la dynamique se casse, la confiance s’évapore. Quand la décision tombe en février et que Frank est limogé, personne ne tombe de sa chaise. La vraie question, dans les tribunes comme sur les réseaux, est simple : pourquoi avoir attendu si longtemps ?
Venkatesham et le directeur sportif Johan Lange se retrouvent au cœur de la tempête. Ils sont accusés d’inaction, de passivité, d’avoir laissé filer une saison. « Dire que le club a été passif, c’est absolument faux », se défend le dirigeant.
En interne, les débats sur l’avenir de Frank ont été nourris. Résultats, probabilité d’un redressement, impact d’un changement d’entraîneur en plein mercato de janvier, calendrier, marché très particulier des coachs intérimaires : tout est mis sur la table. Le club avance, hésite, temporise. Trop, aux yeux d’une partie des supporters.
Le pari raté Igor Tudor
Après le départ de Frank, Tottenham vise haut. Venkatesham confirme avoir tenté de convaincre Roberto De Zerbi, alors sur le départ de Marseille, de prendre le poste de manière permanente dès février. L’Italien décline d’abord l’idée de débarquer en plein milieu de saison.
Les Spurs se tournent alors vers une solution de court terme. C’est là qu’entre en scène Igor Tudor. Un choix à contre-courant, presque à contre-emploi. Sept matches plus tard, le Croate s’en va d’un « commun accord ». Échec express.
Pourquoi lui ? Venkatesham détaille la réflexion : expérience des environnements à haute pression, capacité supposée à avoir un impact immédiat, passage par de grands clubs, personnalité très différente de celle de Frank pour provoquer un électrochoc. Mais un gros point rouge clignotait dès le départ : aucune expérience en Premier League.
« Est-ce que c’était un risque de le nommer ? Absolument », admet-il. Quand on lui demande s’il considère cette nomination comme une erreur, il ne contourne pas le sujet : « Ça n’a pas marché. C’est très clair. Je ne pense pas que ce soit contestable. »
Sous le feu des supporters
Pendant des années, la colère des tribunes s’abattait surtout sur Daniel Levy, président exécutif omniprésent, figure centrale du club pendant un quart de siècle. Depuis son départ en septembre, c’est Venkatesham qui prend la foudre.
Les résultats ne l’aident pas. Deux 17e places consécutives en championnat. Une survie arrachée lors de la dernière journée, face à Everton, dans un match joué avec la peur au ventre. Quand le maintien est enfin assuré, le dirigeant parle d’« immense soulagement ». Et précise qu’aucun salarié n’aurait été licencié en cas de relégation. Mais le mot qui résume la saison, pour lui, ne laisse aucune place à l’ambiguïté : « Ressentir du soulagement à la fin de la saison est très loin du standard de ce club. »
Il sait aussi que les mots ne suffiront pas. « Les supporters de Tottenham sont frustrés depuis un certain temps. Deux 17e places de suite, ce n’est clairement pas suffisant. » Il juge cette frustration « rationnelle, normale, sensée ». Et assume : « Le club avait des problèmes sérieux à régler sur le plan sportif. Nous savons lesquels. Nous les traitons. Nous les corrigeons. Mais ces problèmes ne se sont pas construits en une nuit. Je ne peux pas agiter une baguette magique. »
Les critiques, parfois violentes, vont bien au-delà du désaccord d’opinion. « Ce n’est pas facile. Il faut se forger une carapace », souffle-t-il. Quinze ans de métier dans le football, notamment à Arsenal, l’ont préparé à l’orage. « C’est un jeu d’opinions, et je n’ai aucun problème avec la critique. Le défi, c’est que cette critique dépasse très souvent la ligne, pour les joueurs, les arbitres, les dirigeants. » Pour l’instant, il dit garder « une confiance totale » dans la stratégie mise en place. À lui de tenir sous la grêle.
De Zerbi, l’électrochoc
Dans ce décor tendu, l’arrivée de Roberto De Zerbi change tout. Ou presque. Ceux qui le côtoient au quotidien décrivent un choc immédiat. Dans le jeu, dans le vestiaire, dans l’atmosphère générale du club.
En sept matches, l’Italien prend 11 points et arrache le maintien. Mais son impact dépasse largement le simple tableau comptable. Il redonne du sens, une direction, une identité à un groupe qui doutait de tout. « Il a eu un impact extraordinaire jusqu’ici », insiste Venkatesham. Il rappelle le contexte : un vestiaire marqué par des mois de lutte, un club secoué, une urgence sportive permanente. « Il est difficile de sous-estimer l’ampleur du défi dans lequel il a mis les pieds. Et difficile de décrire l’impact qu’il a eu dans le vestiaire avec tous les joueurs. »
Le dirigeant ne cache pas son admiration : « C’est un excellent entraîneur, et nous pensons qu’il propose le style de football que nos supporters, et le grand public, veulent voir. »
Cette fois, Tottenham a réussi à le convaincre de s’engager. De Zerbi doit être pleinement impliqué dans le recrutement estival. Le club a déjà discuté avec Sebastian Kehl, récemment parti de Borussia Dortmund, pour renforcer la structure sportive. Signe d’une volonté d’élever le niveau d’expertise en interne, là où Venkatesham a identifié des manques criants.
Autre signal fort : le plafond salarial a été relevé pour attirer des joueurs de tout premier plan. « L’effectif a besoin de travail et n’a pas le bon équilibre », tranche le directeur général. Il réclame plus d’expérience, plus de leadership, plus de puissance athlétique pour résister à la Premier League, « le championnat le plus exigeant qui soit ».
Un été critique, sans droit à l’erreur
Tottenham ne se reconstruit pas en un seul mercato. Venkatesham le sait, il le répète. Le chantier s’étalera sur plusieurs fenêtres de transferts. Mais celle qui arrive sera « critique ». Capitale pour redresser la trajectoire sportive, pour donner à De Zerbi les armes qu’il réclame, pour convaincre des supporters lassés que le club sait encore où il va.
Le maintien a évité le crash. Le reset, lui, ne fait que commencer. La question est désormais simple : Tottenham a-t-il enfin trouvé les bonnes personnes pour mener cette reconstruction, ou cette saison de survie ne sera-t-elle qu’un répit avant une nouvelle chute ?




