Uefa exige une refonte totale de la Fifa
Uefa ne se contente plus de murmurer son malaise. L’instance européenne a frappé fort, frontalement, en mettant en cause la manière dont Gianni Infantino dirige la Fifa et en réclamant une révision « approfondie et fondamentale » de la gouvernance du football mondial.
Le ton est tombé comme un coup de massue. Dans un communiqué incendiaire évoquant des « combines secrètes », des « accords de coulisses minables » et des « individus sans visage », Uefa a clairement ciblé le président de la Fifa, fragilisé par son projet avorté de vendre des parts de la Coupe du monde et d’autres compétitions à des investisseurs privés.
Un revirement de la Fifa, mais pas de pardon
Dans la nuit, la Fifa a reculé. Le plan de cession de 20 % d’une nouvelle entité commerciale, Fifa Forward Enterprise, a été abandonné. Sur le papier, ce montage devait permettre d’augmenter les versements du programme Fifa Forward de 8 à 20 millions de dollars par fédération sur le prochain cycle de quatre ans, avec en prime une prime exceptionnelle de 20 millions de dollars pour celles qui signeraient avant le 19 septembre.
Le retrait précipité du projet n’a pas calmé Uefa. Au contraire. L’instance européenne voit dans cette affaire le symbole d’un mode de gouvernance qu’elle ne veut plus accepter.
« Nous ne pouvons pas continuer ainsi avec des schémas secrets, menés à marche forcée, concoctés par des individus sans visage et d’un bénéfice douteux pour le jeu », tonne le communiqué. « Nous devons identifier les responsables et les tenir pour comptables de leurs actes. »
Sous la houlette d’Aleksander Ceferin, qui a réussi à aligner les 55 associations membres derrière la menace d’un boycott de la Coupe du monde la semaine dernière, Uefa ne compte pas lâcher le dossier. L’idée est claire : cette crise doit déboucher sur un changement au sommet de la Fifa.
Infantino affaibli avant une élection cruciale
Gianni Infantino semblait filer vers un troisième mandat plein, attendu comme une formalité lors du Congrès de la Fifa prévu en mars à Rabat. Il avait déjà en poche plus de 200 lettres de soutien d’associations membres pour sa réélection.
Rien n’est figé. Ces lettres peuvent être retirées, et la date limite pour déclarer une candidature reste fixée au 18 novembre. Dans les coulisses, de hauts responsables européens ont déjà commencé à sonder le terrain pour trouver un candidat capable de lui faire face. Les discussions vont s’accélérer dans les prochains jours.
Uefa ne prononce pas le mot « démission ». Mais le message est limpide : pour une large partie des grandes fédérations, Infantino ne doit pas sortir indemne d’une crise qu’elles estiment qu’il a lui-même provoquée. Selon Uefa, la direction actuelle de la Fifa « a non seulement perdu la confiance de l’Uefa, mais aussi celle de nombreux autres membres de la famille du football ».
Les promesses de 2016 retournées contre lui
Le texte européen frappe là où ça fait mal : sur la parole donnée. Uefa ressort les déclarations de Gianni Infantino lors de sa première campagne en 2016 et les retourne contre lui.
À l’époque, il assurait : « Bien sûr nous devons être transparents. Je l’ai été ces 15 dernières années de ma vie à Uefa. Vous devrez participer chaque jour à la vie de la Fifa. » Il insistait aussi : « L’argent de la Fifa est votre argent. Ce n’est pas l’argent du président de la Fifa. C’est votre argent. Vous êtes les associations nationales, et l’argent de la Fifa doit servir au développement du football et à rien d’autre. »
Pour Uefa, le constat est sans appel : « Sur ces deux promesses, il a échoué. L’accord minable, de coulisses, opaque, qu’il a élaboré et tenté d’imposer n’avait rien de transparent. Et avec des réserves dépassant 5 milliards de dollars, il a également échoué à utiliser l’argent des associations au bénéfice du jeu. »
La critique vise autant la méthode que le fond. Le système de distribution actuel – le programme Fifa Forward, qui verse le même montant à chacune des 211 associations sur quatre ans – est déjà accusé d’entretenir un clientélisme confortable pour le président en place. L’idée d’ajouter une prime de 20 millions de dollars à condition de s’engager rapidement dans le nouveau schéma a été largement perçue comme une tentative d’acheter les fidélités.
La bataille du modèle financier
Pour Uefa, cette affaire doit servir de point de rupture. L’instance européenne appelle à une refonte immédiate du système de distribution de la Fifa.
« Uefa commencera immédiatement à travailler avec des partenaires et des acteurs du monde entier et à tous les niveaux du jeu pour proposer une nouvelle manière de distribuer les ressources à travers le programme existant Fifa Forward », annonce le communiqué. L’idée : cesser de laisser dormir des milliards sur les comptes de la Fifa et réorienter cet argent vers le football de base et le développement dans chacun des 211 pays membres.
Une phrase résume la ligne rouge européenne : « Nous n’avons pas besoin de vendre l’argenterie de famille pour payer cela. »
L’abandon du projet de cession est salué comme « une victoire pour l’ensemble du jeu ». Mais Uefa prévient aussitôt : ce n’est qu’un début. Le vrai chantier commence maintenant, celui de la reconstruction de la confiance autour de la Fifa.
Qui pour défier Infantino ?
Reste une question brûlante : qui osera se dresser face au président sortant ?
En Europe, un nom revient avec insistance : Nasser Al-Khelaifi. Le président du Paris Saint-Germain, également à la tête du puissant lobby European Football Clubs, est considéré par beaucoup comme un profil crédible. Mais il apparaît réticent à se lancer dans la bataille, pris entre ses multiples fonctions et les équilibres politiques délicats qu’elles impliquent.
D’autres pistes existent. Victor Montagliani, président de la Concacaf et figure influente du football nord-américain, fait partie des options envisagées. Tout comme Salman al-Khalifa, patron de la Confédération asiatique, battu de peu par Infantino lors de l’élection de 2016.
Le jeu reste ouvert. Les alliances entre confédérations, les intérêts régionaux, la puissance financière de la Fifa et le poids historique de l’Europe pèseront lourd dans les semaines à venir.
Uefa, elle, a déjà choisi son camp : celui de la rupture avec le statu quo. La proposition d’Infantino a disparu, mais la bataille pour le contrôle de la Fifa ne fait que commencer. Qui tiendra la barre lorsque le prochain cycle mondial s’ouvrira ?




