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Manchester City : vingt ans de succès et un mensonge révélateur

Manchester City est accusé d’avoir triché sur une échelle que le football anglais n’avait encore jamais connue. Les sanctions promises s’annoncent historiques. Relégation, vente forcée, amendes colossales, bannissement européen : tout est sur la table. Et pourtant, un constat dérangeant s’impose déjà.

Pour une immense partie des supporters de City, ces vingt dernières années resteront, quoi qu’il arrive, les plus belles de leur vie de fan.

Ils ont tout eu. Les titres, les buts dans le temps additionnel, le football de Pep Guardiola poussé à un tel niveau d’excellence qu’une finale de FA Cup a parfois été traitée comme une formalité de fin de saison. Ils ont vu Sergio Agüero écrire l’une des scènes les plus célèbres de l’histoire de la Premier League. Ils ont vu Rodri offrir la Champions League. Ils ont vu, semaine après semaine, une équipe qui ressemblait davantage à une machine à gagner qu’à un simple club de football.

Et ils savaient.

Pas forcément les détails techniques des montages financiers. Pas les flux exacts entre sponsors et Abu Dhabi. Mais ils savaient que quelque chose clochait. Tout le monde le savait. Manchester City était le seul club au monde à voir ses revenus commerciaux grimper en pleine pandémie, alors que l’économie du football s’effondrait. Le seul à prétendre rivaliser, presque du jour au lendemain, avec Manchester United, Liverpool, Real Madrid, Barcelona ou Bayern Munich en termes de puissance marketing.

Personne n’y croyait vraiment. On a fait semblant, parce que le spectacle était grandiose. Mais les chiffres criaient plus fort que les communiqués.

Le mensonge qui s’est emballé

City a d’abord défendu devant l’UEFA et le TAS une version simple : tout est légal, tout vient des sponsors, rien à voir avec l’État d’Abu Dhabi. Puis les révélations ont commencé à percer. Les courriels, les montages, les compléments venus d’ailleurs. Les « accords commerciaux » qui n’avaient de commercial que le nom.

Aujourd’hui, la ligne de défense évolue. Ce ne serait plus vraiment le club, mais d’autres structures, d’autres entités. Le récit se déplace. Le problème reste le même : City a tellement répété la même histoire, avec une telle agressivité, qu’il n’y a plus de marche arrière possible. Ils ont doublé, triplé, quadruplé la mise sur un mensonge qui ne tenait déjà plus debout.

Les chiffres, eux, ne changent pas. En 2014, City n’avait qu’une fraction de l’audience mondiale de Manchester United, mais affichait des revenus commerciaux proches des leurs. Une portée inférieure à celle de Chelsea, mais des recettes supérieures. Dans aucun autre secteur, un support avec moins d’audience ne facture plus cher que celui qui domine le marché. Dans le football, City a tenté de faire croire l’inverse.

Ce n’est pas seulement une question de règles financières. C’est une question de crédibilité.

La Premier League au pied du mur

Un argument revient sans cesse dans la bouche des défenseurs du club : punir City trop sévèrement nuirait à l’image de la Premier League. Les sponsors pourraient s’inquiéter, les diffuseurs aussi. L’idée sous-jacente est claire : le scandale est déjà là, n’en rajoutons pas.

C’est oublier une chose : ce qui détruit une compétition, ce n’est pas la sanction, c’est l’absence de sanction.

Les partenaires commerciaux de la Premier League ne paient pas pour un cirque truqué. Ils paient pour un produit dont l’intégrité reste, au moins en façade, défendable. Ne pas agir, ou le faire à moitié, serait envoyer un message limpide : tricher massivement rapporte, et le pire qui puisse arriver est un léger inconfort médiatique.

Ce serait aussi un mépris direct envers les autres clubs. Ceux qui, sans État derrière eux, ont grimpé patiemment : les « trois B » qui incarnent une autre voie, celle d’une gestion rigoureuse, de choix sportifs cohérents, d’une progression par paliers. Dans un championnat où même les clubs de milieu de tableau disposent de revenus supérieurs à la plupart des équipes européennes, la possibilité de construire existe. City n’a pas voulu patienter.

On ne peut pas non plus ignorer le contexte politique. L’État propriétaire, les menaces de désinvestissement dans certaines infrastructures, les élus locaux qui hésitent à condamner frontalement. Le football anglais paie aujourd’hui le prix d’avoir ouvert sa porte aux puissances étatiques sans garde-fous suffisants. La Premier League devra juger un club, tout en sachant qu’elle juge aussi une partie de son propre modèle.

Les joueurs, la pelouse et la morale

Une autre ligne de fracture traverse ce débat : que faire des joueurs et de ce qu’ils ont accompli sur le terrain ?

Certains, comme Wayne Rooney, estiment que Manchester United ne mérite pas le titre perdu lors du fameux « Agüerooooo ». D’autres, comme Andy Robertson, disent ne pas se sentir volés sur la pelouse : 11 contre 11, meilleur gagne. Beaucoup de supporters, y compris parmi les plus en colère, refusent d’entacher l’héritage de joueurs comme Yaya Touré, David Silva ou Kevin De Bruyne.

Ces joueurs auraient été des champions presque partout. Ils n’ont pas rédigé les contrats, ni structuré les montages financiers. Ils ont signé des deals négociés par des agents et des avocats, dans un monde où les chiffres se lisent en colonnes de bonus et de primes, pas en schémas d’optimisation.

Effacer les titres, poser des astérisques, rétrograder le club : tout cela peut se justifier sur le plan réglementaire. Mais prétendre que les émotions vécues n’ont jamais existé serait une imposture inverse. Les buts ont été marqués. Les stades ont explosé. Les soirées européennes ont enflammé des générations entières.

Les fans de City ont vécu des années dorées. Ils le savent. Ils savent aussi que ces années reposaient sur un édifice bancal. Les deux vérités coexistent. Elles ne s’annulent pas.

La complicité silencieuse des tribunes

Un autre point, plus inconfortable, vise directement les supporters. Certains, comme ce fan de City qui se dit écœuré par les dirigeants de son club, demandent presque l’absolution : ils auraient été trompés, comme tout le monde.

C’est en partie vrai. Mais pas totalement.

Quand City affichait des revenus commerciaux supérieurs à ceux de géants historiques, personne ne pouvait sérieusement croire que tout relevait d’une croissance organique miraculeuse. Quand le club attaquait en justice la Premier League, la commission indépendante, tout ce qui se dressait sur sa route, une partie du public choisissait d’applaudir. Quand des banderoles moquaient les enquêtes, ce n’était pas le fait d’un obscur service juridique, mais bien de supporters.

Le football est tribal. Il pousse à défendre son camp, même quand les preuves s’empilent. Beaucoup de fans de City ont préféré regarder ailleurs, tant que les trophées continuaient d’arriver. D’autres ont justifié l’injustifiable en expliquant qu’il fallait bien ça pour « rattraper les gros ».

La vérité, c’est que tout le monde n’aurait pas accepté ce pacte. Certains préfèrent encore un propriétaire honni mais limité à un rôle d’actionnaire, plutôt qu’un projet étatique construit pour laver une image internationale. Chacun son diable. Tous ne se valent pas.

Que punir, qui punir, jusqu’où aller ?

Les pistes de sanctions se multiplient : amendes massives réinvesties dans le football de base, interdiction de recrutement, retrait de points, relégation, bannissement européen, retrait de licence pour les propriétaires, échec au « fit and proper test ». Certains évoquent même la possibilité de poursuites individuelles, si des lois nationales ont été violées.

Une chose est sûre : le simple fait d’en être arrivé à cette échelle montre l’échec du système actuel. Des contrôles annuels, voire trimestriels, auraient dû détecter plus tôt les incohérences. Au lieu de cela, la Premier League se retrouve à juger près d’une décennie d’infractions présumées, avec un palmarès entier en toile de fond.

Quoi qu’elle décide, la ligue ne pourra pas faire plaisir à tout le monde. Une sanction légère serait vécue comme un feu vert à la triche organisée. Une sanction lourde déclencherait une tempête politique et économique. Entre les deux, il y a une ligne de crête où se joue la crédibilité du championnat le plus regardé au monde.

Manchester City, lui, ne disparaîtra pas. Un club ne meurt pas tant que ses supporters existent. Même relégué, même forcé de repartir plus bas, il remonterait, plus lentement, autrement. Avec des moyens plus encadrés. Avec, surtout, une génération de fans qui se souviendra à la fois de la splendeur et de la chute.

La question n’est plus de savoir si ces vingt années ont été les plus belles pour eux. Elles le resteront. La vraie question, désormais, est de savoir combien de temps le reste du football anglais acceptera encore de payer le prix de ce mensonge prolongé.