RDC Sport

Lionel Messi et l’échec d’un cours d’échecs

Lionel Messi, roi du ballon… et victime d’un cours d’échecs catastrophique signé ChatGPT. La scène se joue sur Instagram, devant plus de 517 millions d’abonnés : un partenariat XXL, une promesse de pédagogie high-tech… et un échiquier monté de travers.

Les rois et les dames sont inversés. Littéralement.

Un échiquier mal monté, une ouverture suicidaire

Dans la vidéo publicitaire, le plateau numérique affiche les pièces majeures mal placées : chaque camp a roi et dame échangés, alors qu’en vrai jeu la dame commence toujours sur une case de sa couleur, avec le roi à côté. Une erreur basique, visible en un clin d’œil pour n’importe quel joueur de club. Pourtant, elle a passé tous les filtres, jusqu’à atterrir sur le compte de la deuxième personne la plus suivie de la planète.

Sur cette base déjà faussée, le chatbot propose à Messi une ouverture censée « correspondre à son style » : la « GOAT Horns », clin d’œil au surnom qui colle à l’Argentin depuis des années (GOAT pour « greatest of all time »). Le problème, c’est que cette séquence de coups, jouée depuis cette mauvaise position, offre à Blanc une diagonale royale pour mater en quatre coups. Aussi rapide qu’un mat du berger. Pour un débutant, c’est un piège à humiliation.

Sur un échiquier correctement monté, ces mêmes coups ne donnent aucun mat forcé. Toute la démonstration repose donc sur une position illégale.

La communauté des échecs s’enflamme

Les spécialistes n’ont pas mis longtemps à repérer la bourde. Sur Reddit, notamment sur r/chess, les commentaires ont fusé. Un utilisateur, Cannonheim, s’interroge : comment personne n’a pu « regarder ça cinq secondes » avant de l’envoyer au monde entier ? D’autres oscillent entre moquerie et théorie du complot marketing : soit c’est une incompétence totale, soit c’est un coup de génie pour faire parler de la campagne.

Un autre rappelle qu’une précédente publicité de la même entreprise avait déjà commis un faux pas similaire, en plaçant la dame noire sur e8 au lieu de d8. Un détail pour le grand public, un sacrilège pour les puristes. « Près de mille milliards de valorisation et ils ne peuvent pas mettre la dame sur la bonne case », raille un commentaire.

Dans ce nouveau spot, l’erreur va plus loin que la simple case : la séquence entière est bancale. L’ouverture vendue comme arme secrète du champion du monde de football devient une recette express pour se faire mater.

Entre Messi, marketing et faux pas technique

Le contraste est saisissant. Messi, symbole absolu de maîtrise et de victoire, se retrouve mis en scène en train d’apprendre une ouverture qui, jouée telle quelle, garantit quasiment la défaite en un temps record. L’homme qui a bâti sa légende sur des remontadas et des buts décisifs se voit associé à un plan de jeu qui s’écroule au bout de quatre coups.

L’ironie ne s’arrête pas là. La « GOAT Horns » a bien été jouée un jour par Magnus Carlsen, numéro un mondial et candidat très sérieux au titre de meilleur joueur de l’histoire. Mais Carlsen est aussi celui qui s’est amusé à jouer la Bongcloud – une ouverture parodique où le roi sort dès le deuxième coup – face à Hikaru Nakamura en 2021. Copier les fantaisies d’un génie qui s’amuse en exhibition n’a rien d’un programme pédagogique pour débutant. Encore moins pour un public de masse qui découvre les échecs via une publicité.

Une vitrine fragile pour la technologie

Cette campagne tombe deux semaines après le lancement de GPT-6 avec « Intelligent UI », une interface censée rendre les réponses plus interactives, plus visuelles, plus ludiques. L’idée : un assistant qui ne se contente plus de texte, mais manipule tableaux, boutons, formulaires. Dans ce cadre, l’échiquier de Messi devait être une vitrine parfaite.

Au lieu de ça, la scène rappelle un précédent embarrassant : lors d’un tournoi de chatbots organisé en 2025 par l’International Master Levy Rozman, ChatGPT avait perdu en finale après plusieurs coups illégaux, dont la promotion de pions… qui n’existaient pas sur l’échiquier. Des pièces apparues de nulle part. Pas exactement le comportement d’un moteur façon Stockfish.

Pour la nouvelle publicité, la société a corrigé les pièces dans une autre version diffusée sur X : cette fois, la position est correcte. Mais l’ouverture reste, de l’avis des connaisseurs, une très mauvaise idée pour un débutant. Même quand les dames sont enfin à leur place.

Une question d’image, plus que de théorie

Sur Instagram, la vidéo originale est toujours en ligne. Les likes s’accumulent – environ 1,9 million en un jour, près de 19 600 commentaires – et une immense majorité du public ne verra sans doute jamais le problème. L’image est belle : Messi, concentré, curieux, face à un écran qui lui parle stratégie.

Pour les amateurs d’échecs, c’est une autre histoire. Quand l’outil présenté comme « professeur universel » trébuche avant même le premier coup légal, la question dépasse le cadre du jeu. Si le plateau est faux, si l’ouverture est objectivement catastrophique, que vaut la promesse d’expertise sur des sujets moins visibles que le placement d’une dame ?

Messi, lui, reste ce qu’il est : un joueur qui gagne des matchs, pas quelqu’un qui perd en quatre coups. La prochaine fois qu’il s’assiéra devant un échiquier, on peut parier qu’il regardera d’abord où se trouve la dame. Et il ne sera sans doute pas le seul.