À Gamagori, deux pionnières pakistanaises marquent l'histoire du triathlon
À Gamagori, sur les rives du Japon, le Pakistan a écrit une page discrète mais lourde de sens : pour la première fois, le pays a aligné des femmes en triathlon aux Jeux asiatiques. Deux noms, deux trajectoires singulières : Sana Arif et Anisha Ali. Autour d’elles, trois coéquipiers masculins — Ali Hassan, Mohid Sadiq Lone et Muhammad Mustaghis Noor — pour former une délégation encore modeste, mais déjà symbolique.
Sana Arif, trois ans pour apprendre à nager… et rejoindre l’Asie
Pour Sana Arif, cette participation tient presque du défi personnel prolongé. Elle n’a appris à nager qu’en 2021. Trois ans plus tard, la voilà sur la ligne de départ d’une épreuve continentale.
Entre-temps, elle a enchaîné trois Ironman 70.3. Une distance qui ne pardonne pas : 1,9 km de natation, 90,1 km de vélo, 21,1 km de course à pied. Un format taillé pour l’endurance, qu’elle a apprivoisé loin des projecteurs, souvent seule. Arif explique avoir assuré une grande partie de sa préparation de manière autonome, sans structure lourde derrière elle.
À Gamagori, c’est un tout autre exercice qui l’attend : le sprint. Plus court, plus explosif, plus nerveux. Un terrain inconnu pour elle. L’inquiétude était réelle, la pression palpable. Des athlètes d’autres équipes l’ont soutenue, conscients de la marche à gravir pour une triathlète venue d’un pays où la discipline reste balbutiante.
Anisha Ali, la touche-à-tout devenue triathlète
À ses côtés, Anisha Ali, 26 ans, incarne un autre visage du sport pakistanais. Avant le triathlon, elle a déjà tout essayé ou presque : judo, arts martiaux, aviron, sports nautiques, tir à la corde, escrime. Un CV d’athlète polyvalente, forgé loin des grandes métropoles.
Elle vient de Hunza, dans le Gilgit-Baltistan, région montagneuse et isolée. Elle aussi a gagné sa place dans l’équipe nationale à l’issue d’une sélection. Elle aussi avance dans un environnement où chaque séance d’entraînement relève de l’organisation de campagne, entre manque d’installations, de matériel et d’encadrement qualifié.
Un premier pas sans médaille, mais pas sans message
Le Pakistan n’a décroché aucun podium à Gamagori. Rien d’illogique, au vu de l’écart avec les nations installées, dotées de centres d’entraînement, de programmes de détection, de budgets solides.
Arif ne se raconte pas d’histoires : pour rivaliser vraiment aux Jeux asiatiques, il faudra autre chose qu’un soutien accordé quelques mois avant le départ. Elle parle de préparation au long cours, de matériel adapté, de financement stable. L’équipe est arrivée avec des vélos loués. Les combinaisons de triathlon fournies ne respectaient même pas pleinement les exigences de la discipline. Comment lutter, dans ces conditions, avec des adversaires qui peaufinent les détails depuis des années ?
La lucidité ne gomme pas la détermination. Les triathlètes pakistanais savaient qu’ils partaient avec un temps de retard sur des systèmes sportifs bien plus développés. Ils n’ont jamais envisagé de renoncer.
Des pionnières pour des milliers de filles invisibles
Anisha Ali va plus loin dans le constat. Elle rappelle que de nombreuses Pakistanaises, surtout dans les zones reculées et montagneuses, n’ont accès ni aux infrastructures, ni aux entraîneurs, ni au soutien financier, ni même à des espaces sûrs pour pratiquer le sport.
Dans ce contexte, chaque apparition d’une femme pakistanaise sur une scène internationale dépasse le simple résultat brut. C’est une image, un modèle possible. Ali en est convaincue : voir des femmes en triathlon aux Jeux asiatiques peut donner à des jeunes filles l’idée, et surtout l’audace, de choisir le sport.
À Gamagori, le Pakistan n’a pas gagné de médaille. Il a quelque chose de plus fragile, mais parfois plus décisif : un début. Reste à savoir si ce premier pas isolé se transformera en véritable projet, ou s’il restera comme une parenthèse courageuse dans l’histoire du sport pakistanais.



