Lineker, Shearer, Owen, Rooney, Kane : la fin d'une ère pour les attaquants anglais ?
Depuis Gary Lineker jusqu'à Wayne Rooney, l'Angleterre a pu compter sur un attaquant de classe mondiale pendant près d'un demi-siècle. Mais avec Harry Kane, est-ce que cette longue tradition touche à sa fin ?
À 32 ans, le capitaine anglais portera encore une fois le poids des espoirs nationaux lors de la Coupe du Monde 2026 aux États-Unis. Ce sera sans doute son dernier grand tournoi en tant que leader et l’un des attaquants les plus redoutés du football mondial. À chaque sortie d’un grand joueur, le souvenir reste vivace, et Kane pourrait bien laisser l’Angleterre sans successeur digne de ce nom.
Lors des récents matches contre l’Uruguay et le Japon, l’absence de Kane s’est fait cruellement sentir. L’équipe semblait désorientée, un aperçu inquiétant d’une vie sans leur figure emblématique. Les médias n’ont pas hésité à décrire une équipe « perdue » ou offrant un « spectacle morose » sans leur numéro 9.
Une succession ininterrompue depuis 1984
Depuis qu’en 1984, Tony Woodcock a cédé sa place à Gary Lineker, l’Angleterre a joui d’une séquence quasi ininterrompue d’attaquants d’élite. Que ce soit Lineker, Alan Shearer, Michael Owen, Rooney ou Kane, ces joueurs ont tenu la pointe à chaque grande compétition majeure qualifiée depuis le Mondial 1986 au Mexique.
Leur présence a souvent permis aux entraîneurs de se concentrer ailleurs, tellement l’identité du titulaire au poste de numéro 9 semblait acquise. Ensemble, ces cinq ont inscrit plus de 249 buts internationaux, remporté deux Souliers d’Or mondiaux, onze Souliers d’Or en club et totalisé onze titres de joueur de la saison.
Cette lignée s’est aussi appuyée sur des attaquants solides comme Teddy Sheringham, Les Ferdinand, Ian Wright, Robbie Fowler, Emile Heskey, Jermain Defoe ou encore Peter Crouch.
« Le rôle du numéro 9 était celui que tout le monde voulait jouer, raconte Emile Heskey. C’était une question de buts, de conservation du ballon. Aujourd’hui, les joueurs veulent plus être ailier. »
Heskey évoque aussi ses expériences avec différents styles et partenaires, comme Rooney, qui préférait toucher le ballon plutôt que rester en pointe isolée. Cette adaptation constante, selon lui, faisait partie du défi quotidien.
Comparaison avec d'autres nations
L’Angleterre n’est pas la seule à avoir connu des générations remarquables à un poste. La France possède une succession impressionnante d’attaquants polyvalents, avec Papin, Cantona, Henry, Trézéguet, Benzema et Mbappé, interrompue brièvement dans les années 1990 mais couronnée par des victoires en 1998 et 2018.
En Espagne, c’est plutôt le milieu de terrain qui a brillé sans interruption, avec Guardiola, Xavi, Iniesta, Busquets ou Alonso, figures centrales d’une domination technique. L’Italie, quant à elle, a aligné des défenseurs centraux légendaires sur plusieurs décennies, mais ses échecs récents en Coupe du Monde semblent marquer la fin de cette ère.
Ces successions ont souvent influencé les stéréotypes footballistiques et ont été à la base de succès majeurs, excepté peut-être en Angleterre où cette longue série ne s’est pas traduite par un titre majeur.
Après Kane, qui pour prendre la relève ?
Kane a progressé en Allemagne avec Bayern Munich, inscrivant 95 buts en 93 matchs de Bundesliga, ce qui le place parmi les meilleurs attaquants du club. Pourtant, son départ a mis en lumière le manque d’attaquants anglais performants dans le championnat national.
Cette saison, seuls trois attaquants anglais ont dépassé les 10 buts en Premier League : Ollie Watkins (16), Dominic Calvert-Lewin (14) et Danny Welbeck (13). Tous ont vu leurs meilleures années coïncider avec celle de Kane, ce qui limite leurs chances de devenir son successeur.
Ivan Toney, âgé de 30 ans, a brillé en Arabie Saoudite avec 31 buts en 30 rencontres, mais il semble peu probable qu’il reprenne le flambeau en sélection. La jeune génération peine à émerger. Lee Carsley, entraîneur de l’équipe U21 anglaise, a convoqué seulement deux attaquants récemment, Liam Delap et Jay Stansfield. Delap, considéré comme un espoir, a eu une saison difficile à Chelsea, ne marquant qu’un seul but en Premier League.
Depuis la création de la Premier League en 1992-93, la recherche de talents à l’étranger a réduit le vivier d’attaquants anglais. L'évolution tactique favorisant les ailiers buteurs, popularisée notamment par Pep Guardiola, a aussi contribué à la baisse de la demande pour des attaquants classiques.
Cependant, on observe un retour des véritables numéros 9 avec des signatures importantes comme Erling Haaland, Viktor Gyökeres ou Alexander Isak, alors que la Premier League redevient un championnat axé sur la vitesse et la puissance.
Rooney semblait être la fin d’une époque dans les années 2010, mais Kane est arrivé pour changer la donne. Il n’y aura pas de nouveau Harry Kane, ni de nouveau Michael Owen ou Alan Shearer. Le football évolue et le rôle même d’attaquant change de forme.
« Il faut accepter qu’une ère se termine et voir comment tout cela évolue, sans chercher à remplacer un joueur par un clone », conclut Heskey.




