Pendant des décennies, l’Allemagne a incarné l’équipe que tout le monde respectait sans vraiment l’aimer. Pire : celle que l’on craignait. En 1954, elle brise le rêve doré de la Hongrie de Ferenc Puskas. En 1974, elle renverse les Pays-Bas de Johan Cruyff, sans doute la sélection européenne la plus brillante de son époque. Deux finales, deux désillusions pour les romantiques du jeu. Deux titres de plus pour une machine froide, clinique, insensible aux états d’âme.
Les années 1980 finissent de ternir son image. En Espagne, lors de la Coupe du monde 1982, il y a d’abord « la honte de Gijón », ce match arrangé avec l’Autriche qui élimine l’Algérie. Puis le choc : Harald « Toni » Schumacher qui percute Patrick Battiston en demi-finale, une action devenue symbole de brutalité. La sympathie mondiale s’évapore. Mais l’Allemagne, elle, continue d’empiler les trophées : Euro 1980, Coupe du monde 1990, Euro 1996. La phrase attribuée à Gary Lineker tourne partout : « 22 hommes courent après un ballon pendant 90 minutes, et à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent. »
Et puis, lentement, quelque chose bascule.
Du “méchant” du football à l’invité préféré
Au milieu des années 2000, l’Allemagne commence à se réinventer. La Coupe du monde 2006, organisée à domicile, change le regard du monde. Le pays offre un tournoi ouvert, chaleureux, une « conte de fées d’été » qui fait tomber des barrières. Sur le terrain, une équipe jeune, offensive, tombe de peu en demi-finale face à l’Italie, future championne. L’image d’une nation crispée se fissure.
En 2010, en Afrique du Sud, la Mannschaft séduit encore davantage. Jeu rapide, transitions tranchantes, visages neufs. Elle écrase l’Angleterre, humilie l’Argentine, ne s’incline qu’en demi-finale contre l’Espagne, qui remportera le titre. L’Allemagne ne se contente plus de gagner. Elle plaît. Au moment d’aborder la Coupe du monde 2014, elle arrive au Brésil avec une idée claire : conquérir un trophée… et un pays.
Le symbole de cette offensive de charme tient dans un maillot. En février 2014, la DFB dévoile une tunique extérieure rouge et noire, presque un hommage au maillot mythique de Flamengo. Jusqu’ici, l’Allemagne jouait surtout en vert à l’extérieur, parfois en rouge ou en noir, mais rarement en mariant les deux. Là, le message est explicite. Le slogan publicitaire claque : « Votre maillot pour Rio. »
Mesut Özil valide publiquement : le maillot est superbe, lui rappelle Flamengo, et il lui prête même des vertus porte-bonheur pour la Coupe du monde. La passerelle avec le Brésil est posée.
Quand la “Nation rouge et noire” adopte l’Allemagne
Le pari fonctionne à une vitesse folle. Avant même le coup d’envoi du tournoi, le maillot extérieur allemand affole les boutiques brésiliennes. Un quotidien local, O Dia, cite un supporter qui résume l’état d’esprit : dès qu’il a vu ce maillot aux couleurs de Flamengo, il a décidé de supporter l’Allemagne.
Les rayons de Rio de Janeiro sont rapidement vidés, les contrefaçons envahissent la plage de Copacabana. À Munich, Bastian Schweinsteiger pose avec un vrai maillot de Flamengo sur le terrain d’entraînement du Bayern, histoire d’enfoncer le clou. Le lien n’est plus seulement marketing, il devient affectif.
À Rio, un expatrié allemand, Bernhard Weber, alias MC Gringo, surfe sur la vague. Inspiré par ce maillot rouge et noir, il écrit un titre au refrain sans équivoque : « Deutscher Fussball ist geil, beweg' dein Hinterteil » – « Le football allemand est génial, bouge ton derrière ». Dans le clip, il danse dans les rues, sur les plages, dans les marchés et les favelas de Rio, en allemand et en portugais, maillot rouge et noir sur le dos, casquette Flamengo vissée sur la tête, accompagné d’une Brésilienne en tenue légère. Le morceau tourne en boucle à la télévision et dans les bars de plage. L’Allemagne, soudain, amuse, intrigue, séduit.
Début juin, la sélection de Joachim Löw débarque enfin au Brésil. Elle s’installe à Campo Bahia, un camp conçu spécialement pour le tournoi. Les joueurs ne restent pas enfermés. Schweinsteiger et Manuel Neuer dansent avec les locaux sur l’hymne d’un club de Bahia, l’équipe entière participe à des événements sociaux dans la région. Le journaliste sportif Renato Costa, interrogé par Deutsche Welle, salue une équipe qui, dit-il, s’intéresse réellement au pays et fait des efforts visibles. Loin de l’arrogance que l’on prêtait jadis aux Allemands.
Un jeu éclatant, un maillot omniprésent
Sur le terrain, la Mannschaft répond à cette nouvelle image par du football brillant. Elle commence par un 4-0 cinglant contre le Portugal, porté par un triplé de Thomas Müller. Le nul suivant contre le Ghana la freine un instant, mais ne casse pas l’élan. Face aux États-Unis, l’Allemagne étrenne enfin son maillot rouge et noir, s’impose et verrouille la première place du groupe.
La suite est plus tourmentée. Contre l’Algérie, en huitièmes de finale, la sélection frôle la sortie de route. Il faut la prolongation pour passer, dans un match où les Algériens bousculent la hiérarchie. L’aventure continue, mais l’avertissement est clair.
Le Brésil, lui, vit un tournoi sous tension. La Seleção gagne son groupe, puis élimine le Chili aux tirs au but dans un huitième de finale à couper le souffle. Les supporters explosent de joie, envahissent les rues. Parmi eux, deux silhouettes familières : Schweinsteiger et Lukas Podolski, drapés de drapeaux brésiliens, fêtant la qualification. Les vidéos deviennent virales. L’Allemagne n’est plus seulement l’adversaire à venir. Elle se comporte comme une invitée qui respecte la maison.
En quart de finale, le Brésil écarte la Colombie mais perd Neymar, touché au dos. Coup de tonnerre national. L’Allemagne, de son côté, met le cap sur Rio et découvre enfin le Maracanã pour affronter la France.
Flamengo, temple rouge et noir
Pour mesurer la portée de ce maillot, il faut comprendre ce que représente Flamengo. À l’origine, un club d’aviron, devenu géant du football. Dans les années 1930, Leonidas, premier grand crack du football brésilien et meilleur buteur de la Coupe du monde 1938, y brille. En 1981, Zico porte le club au sommet : première Copa Libertadores, puis triomphe en Coupe intercontinentale contre Liverpool à Tokyo. Depuis, Flamengo est devenu bien plus qu’un club : une institution.
De Mario Zagallo à Bebeto, de Romario à Ronaldinho, d’Adriano à Vinicius Jr, presque toutes les grandes stars brésiliennes y passent. Après une longue traversée du désert, le club retrouve le succès : champion du Brésil en 2019 et 2020, vainqueur de la Copa Libertadores en 2019 et 2022, de la Copa do Brasil en 2022 et 2024. Les chiffres donnent le vertige : environ 47 millions de supporters, plus d’un cinquième de la population brésilienne. Ils se surnomment eux-mêmes « la nation rouge et noire ».
À la veille de leur première au Maracanã, Schweinsteiger et Podolski publient une photo d’eux en maillot de Flamengo, sur un balcon avec vue sur la plage de Rio. L’image fait le tour des réseaux. Podolski, surtout, se régale de cette romance naissante. Pendant le tournoi, il tweete régulièrement en portugais, s’affiche avec Ronaldo et Ronaldinho, répond aux fans de Flamengo. Après la Coupe du monde, il continue d’entretenir ce lien, au point que le club tentera de le recruter à plusieurs reprises dans la décennie suivante.
« Tout le monde sait que j’aime le Brésil depuis la Coupe du monde, et particulièrement le club de Flamengo », confiera-t-il à Globo Esporte. L’attaquant allemand a trouvé son peuple d’adoption.
Sur la pelouse du Maracanã, Podolski et les siens dominent la France 1-0, grâce à une tête de Mats Hummels. L’Allemagne file en demi-finale. Le Brésil l’attend. Et avec lui, un pays déchiré entre fierté nationale et admiration nouvelle pour ces Allemands si étrangement… brésiliens.
Belo Horizonte, la nuit du 7-1
Au moment où les deux équipes se retrouvent à Belo Horizonte, le phénomène est massif. D’après les médias locaux, plus d’un demi-million de maillots allemands ont été vendus au Brésil, en immense majorité dans cette version rouge et noire. Le journal sportif Lance invite même ses lecteurs à envoyer leurs photos en portant ce maillot hybride, mi-Mannschaft, mi-Flamengo. En Allemagne aussi, la tunique cartonne. adidas parle de chiffres de vente « au-delà de toutes les attentes ».
Puis vient cette demi-finale qui bascule dans la légende. Müller ouvre le score. Miroslav Klose double la mise et devient le meilleur buteur de l’histoire de la Coupe du monde. Toni Kroos frappe deux fois en quelques minutes. Sami Khedira en ajoute un cinquième. À la 29e minute, le tableau d’affichage indique 0-5. Le monde entier hallucine. Le Brésil vit un cauchemar en direct.
À la pause, Joachim Löw demande à ses joueurs de lever le pied. Ils obéissent, sans renoncer complètement. André Schürrle, entré en jeu, marque encore deux fois. Oscar sauve l’honneur en fin de match. Score final : 1-7. Une humiliation historique, un traumatisme national.
Après le coup de sifflet final, la DFB publie un message en portugais sur ses réseaux : depuis 2006, écrit-elle, l’Allemagne sait à quel point il est douloureux de perdre une demi-finale à domicile. Elle souhaite au Brésil le meilleur pour l’avenir. Les mots sont accompagnés d’images fortes : Schweinsteiger qui console David Luiz, Müller qui tapote l’épaule de Dante, Philipp Lahm au chevet d’un Oscar abattu. Et surtout, ce vieil homme moustachu, en larmes, serrant une réplique de la Coupe du monde dans les tribunes du Mineirão. Cette photo fera le tour du globe.
L’homme s’appelle Clovis Acosta Fernandes. Supporter fidèle de la Seleção, il vit là, devant les caméras, sa plus grande douleur de fan. Plus tard, il remettra sa coupe en plastique à un jeune supporter allemand. Sur Facebook, il publie une photo de lui avec Franz Beckenbauer lors de la Coupe du monde 1990 et écrit, en allemand, qu’il espère voir l’Allemagne soulever le trophée, dimanche, dans le « temple sacré du football », le Maracanã.
Son message résume l’état d’esprit qui gagne le pays : malgré le 7-1, malgré la blessure narcissique, le Brésil se range derrière l’Allemagne pour la finale contre l’ennemi intime, l’Argentine.
“Plus brésiliens que le Brésil”
Le portail UOL va jusqu’à écrire que l’Allemagne est « plus brésilienne que le Brésil », en raison de son style de jeu et, en partie, de ce maillot rouge et noir qui parle au peuple de Flamengo. O Estado de São Paulo salue le « comportement exemplaire » des Allemands, affirmant qu’ils ont appris à comprendre « l’esprit de cette région ». Lance, le grand quotidien sportif, barre sa une d’un slogan limpide avant la finale : « Nous sommes tous l’Allemagne. »
Au Maracanã, la Mannschaft joue donc sa finale portée par deux peuples. Les Allemands qui ont traversé l’Atlantique, et des milliers de Brésiliens qui sifflent Lionel Messi et encouragent Mario Götze. Le match est âpre, serré, étouffant. Il file en prolongation. Puis Götze surgit, contrôle de la poitrine, reprise croisée. 1-0. L’Allemagne décroche sa quatrième Coupe du monde, au Brésil, dans le stade mythique de Rio.
Ce soir-là, elle ne gagne pas seulement un trophée. Elle gagne un pays. Et une armée de nouveaux supporters à travers le monde.
Lukas Podolski, fidèle à son rôle de pont entre ces deux univers, pose avec la Coupe du monde… en maillot de Flamengo. Comme si, au milieu des larmes brésiliennes et de la joie allemande, une partie de la « nation rouge et noire » avait, elle aussi, soulevé le trophée. La question, depuis, n’est plus de savoir pourquoi le monde détestait l’Allemagne. Mais combien de temps encore il pourra s’en passer.





