L'Empire médiatique de Gary Neville et l'évolution du football
Vingt ans avant tout le monde, Nathan Barley annonçait déjà le décor : des écrans partout, des cerveaux en miettes et des ego en quête de « brand personnel ». Quand le personnage se présentait comme un « self-facilitating media node », Chris Morris et Charlie Brooker avaient flairé bien avant l’heure l’économie des créateurs. Ce qu’ils n’avaient pas vu venir, c’est l’invasion massive des ex-footballeurs dans ce nouvel écosystème. Désormais, si vous avez pris des coups de crampons sans avoir votre podcast ou votre chaîne YouTube, avez-vous vraiment joué au foot ?
Le phénomène a ses empires. Celui de Gary Lineker, Goalhanger, s’étend partout, jusqu’aux débats de centre-gauche entre deux éclats de rire avec Micah Richards et Alan Shearer. Mais dans ce royaume de l’ancien pro devenu micro ouvert, un autre règne plus large, plus bruyant, plus ambitieux : Gary Neville.
Neville, bâtisseur en survêtement
Deuxième figure la plus influente du « Manchesterism », Neville ne se contente plus d’analyser des blocs-équipe sur Sky. Il construit un réseau. Une marque. Une famille. Son projet, The Overlap, s’est imposé en restant, lui, très arrimé au football. Une incursion dans le rugby a été rangée au placard en février, le podcast cricket, lui, survit encore. Le reste, c’est ballon rond, tous azimuts.
Neville a frappé un grand coup l’été dernier en arrachant Wayne Rooney à la BBC pour un duo centré sur Manchester United avec le YouTubeur Mark Goldbridge. La semaine passée, The Overlap a encore changé de dimension : passage au quotidien, du lundi au vendredi, à 16 heures. Une grille digne d’une radio sportive, mais pensée pour les réseaux.
Le lancement en ligne a donné le ton. Jamie Carragher, en roue libre, chambre Goldbridge – Brent Di Cesare à l’état civil –, ancien policier qui refuse de se réfugier derrière un « no comment ». Il réplique, rentre dans le duel, pendant que Neville s’étouffe de rire dans son shaker de Huel. Les séquences sont découpées, montées, envoyées. Le contenu est prêt à tourner en boucle sur les timelines.
La « famille » Overlap
The Overlap a pris les contours d’un show familial. Une troupe fixe, des rôles identifiés. Neville et Carragher en papa et maman ours, version footballistique de Richard and Judy. Jill Scott, tante un peu déjantée, Roy Keane, oncle irascible mais de plus en plus humanisé, Ian Wright, complice hilare dès qu’il s’agit de déballer la dernière rumeur du vestiaire.
Ce casting fonctionne. L’émission façonne l’agenda, polit l’image de Keane, autrefois symbole de pure férocité, et transforme même un membre de la production, Kiaran Saunders, en figure culte, connu pour ses biscuits et ses myrtilles distribués hors champ. Autour, Neville avance sans frein. Ses chars roulent sur un marché déjà saturé de podcasts foot. Des newsletters sont annoncées. On frôle l’Overkill, mais la machine continue de grossir.
Et la famille s’agrandit encore.
Gerrard le lundi, Cates le mardi, Sherwood le mercredi
Neville a découpé la semaine comme un entraîneur ses séances. Le lundi, Steven Gerrard décortique le week-end avec Becky Ives. Cette semaine, l’ancien capitaine de Liverpool a pris la défense de Florian Wirtz : « Ne l’abandonnez pas. » Une phrase, un angle, et un jeune joueur remis au cœur du débat.
Le mardi, Kelly Cates et Ashley Young prennent la main. Le mercredi, c’est un duo très Sky, très Spurs des années 1990 : Tim Sherwood et Jamie Redknapp. Les deux ne découvrent pas la diversification. Au milieu des années 2000, ils avaient lancé Icon, magazine lifestyle d’abord réservé aux joueurs pros. Publicité haut de gamme, photos auto-complaisantes, interviews ronronnantes de Redknapp avec des stars du sport : le concept sentait le parfum hors de prix. Même ouvert ensuite aux salons de première classe des aéroports, le projet s’est écrasé.
Vingt ans plus tard, l’exclusivité feutrée a laissé place à la surabondance. Plus de papier glacé, mais des contenus empilés par le fils le plus célèbre de Bury. Les deux anciens milieux, col zippé impeccable, rejoignent la cohorte de joueurs des années 1990 venus chercher le cachet Neville.
Crossley, Ferguson et le parfum « vrais hommes du vestiaire »
Mark Crossley et Duncan Ferguson forment l’un des duos les plus inattendus de ce nouvel attelage. Sur le papier, le contraste intrigue. Dans les faits, ça fonctionne. Crossley, surtout connu pour être le seul gardien à avoir arrêté un penalty de Matthew Le Tissier, a fait carrière dans les dîners-conférences avec ses anecdotes sur Brian Clough et ses imitations de « young man ». Ferguson, lui, fuyait les médias quand il jouait. Silence radio, toujours. Pourtant, lors de la Coupe du monde 2026 sur ITV, il a crevé l’écran.
La semaine dernière, « Big Dunc » a lancé que Gianluigi Donnarumma était peut-être déjà sur le déclin. « Il a 27 ans, en fait », a rectifié Crossley, avant qu’ils ne plongent dans un classique débat de comptoir : la vidéo aurait tué l’art sacré de rentrer dans l’adversaire sur les six mètres. Le genre de séquence que le public de Under The Cosh adore. Sauf que cette fois, c’est chez Neville, et le marché des podcasts de « vrais hommes du vestiaire » se retrouve grignoté.
Reste une inconnue : la nomination de Ferguson sur le banc de Glentoran cassera-t-elle le duo ? Rien n’est moins sûr. Robbie Savage a bien mené de front des activités d’entraîneur et une carrière médiatique omniprésente.
Hart, Schmeichel et le malaise City
Deux autres gardiens ont rejoint la danse. Vendredi dernier, Joe Hart et Peter Schmeichel se sont invités dans la discussion autour de Manchester City. Un terrain miné. Schmeichel a reconnu avoir raté l’occasion de mettre en avant la sortie médiatique de Lisandro Martínez, très loquace sur Manchester United en tant qu’intervieweur pour CBS lors d’une soirée de Ligue des champions à Madrid. Mais face à Hart, il n’a pas hésité à durcir le ton.
« C’est difficile d’être une personne de Manchester City », a lâché Hart. « J’aime ce club… on est ensemble là-dedans. » Schmeichel, lui, a insisté sur les propriétaires : « Ils laissent tomber Manchester, ils ne comprennent pas ce qu’est cet endroit. Ils ont construit des tours, des logements, tout ça, mais ils ne comprennent pas cette ville. »
Hart a tenté de nuancer : « J’ai travaillé de près avec Khaldoon [al-Mubarak] et lui comprend cette ville, c’est mon point de référence. C’est une personne incroyable. » Hésitant, mais ferme sur son expérience personnelle. Pour The Overlap, c’est de l’or : tension, nuance, image, tout se découpe parfaitement en clips.
Quand le business rattrape les anciens joueurs
L’affaire City ne va pas disparaître. Elle oblige déjà les anciens joueurs à se frotter à des sujets inconfortables : propriété des clubs, urbanisme, politique locale, image internationale. Et elle met Neville face à ses propres contradictions.
Car au-delà des micros et des caméras, l’ancien défenseur de Manchester United investit lui aussi dans des projets immobiliers, souvent parallèles aux développements financés par Abu Dhabi à Manchester. Les lignes se croisent. Les intérêts se chevauchent. Les « overlaps » ne sont plus seulement le nom d’une émission ou d’un dédoublement sur l’aile. Ils dessinent le nouveau terrain de jeu d’une génération d’anciens pros devenue, pour de bon, des « media nodes » à part entière.
Reste une question : jusqu’où ce monde-là peut-il s’étendre avant que le football lui-même ne devienne, à son tour, un simple décor de studio ?



