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Dernière ligne droite avant la demi-finale : football et émotions

La dernière semaine de Coupe du monde commence sans ballon qui roule, mais avec un bruit de fond permanent. Discussions, doutes, souvenirs, coups de gueule. Le tournoi fait une pause, personne d’autre.

Dans le New Jersey, un match sous la pluie a déjà changé une vie. Un lecteur raconte avoir emmené sa mère, 70 ans, voir Panama à MetLife. Pluie battante, stade glacé, ambiance carcérale. Mais l’appel du Mondial reste plus fort que tout. Quelques jours plus tard, il se retrouve à hésiter devant une idée folle : réserver la demi-finale avant même de connaître le résultat du quart.

Cinq enfants à la maison, un sixième en route, les nerfs en pelote. Il finit par cliquer. Billets de match pour lui et son fils de huit ans, vol Manchester–Paris–Atlanta, hôtel près du stade. Tarifs délirants, décision assumée. Il regarde ensuite le quart de finale à travers ses doigts, perd sa voix, et découvre les yeux ronds de son fils, persuadé qu’il va voir l’Angleterre et peut‑être le dernier match international de Lionel Messi. Ce genre de pari insensé qui fait encore la force de cette compétition.

Une Coupe du monde qui ne remplit plus tous les pubs

L’autre versant de l’histoire se joue bien plus discrètement, dans un coin de Stourbridge. Le Shovel Inn, pub où est né Jude Bellingham, vit peut‑être ses dernières grandes soirées de football. Son patron, Steve Hopkins, gère des pubs depuis six Coupes du monde. Il se souvient de salles pleines dès 15 h pour un coup d’envoi à 20 h, de journées où l’on doublait le chiffre d’affaires.

Cette fois, non. Depuis le Covid, les gens restent chez eux ou débarquent au dernier moment. L’habitude s’est cassée. L’homme, 64 ans, a décidé de quitter le métier après le tournoi. Pour lui, une bonne soirée, c’est 3 000 £. Mercredi, pour une demi-finale à une heure idéale, il estime qu’atteindre 1 000 £ serait déjà un succès. Si le public ne vient pas pour ce rendez-vous-là, que restera‑t‑il du vieux réflexe de partager les grandes nuits de Coupe du monde au comptoir ?

Le Mondial continue de remplir les avions, moins les banquettes en skaï.

Générations, amitiés et coups de coude

Le tournoi ne se joue pas qu’au stade. Il se joue aussi dans les souvenirs. Certains comptent les éditions vécues comme on compte les années scolaires : 12 sur 15 pour l’un, examens ou pas, matches vus presque tous. D’autres restent bloqués à Mexico 86, première Coupe du monde, premier choc esthétique.

Le deuxième but de Diego Maradona contre l’Angleterre, commentaire de Barry Davies – « and you’ve got to say that’s magnificent » – et un enfant de sept ans qui s’écrie que c’est « mieux que magnifique ». Il ne le sait pas encore, mais il vient de recevoir une fausse idée de ce que le football permet réellement : un homme qui traverse seul une équipe entière, ça n’arrive pas. Sauf avec Diego. Personne n’a autant contredit l’adage selon lequel le football est un sport collectif.

Face à lui, dans les débats de comptoir, Lionel Messi. Certains concèdent volontiers que l’Argentin est le plus grand sur la durée, par la constance, par la longévité. Mais ils jurent qu’aucun joueur n’a jamais atteint le niveau de Maradona sur un mois, puis sur la saison suivante avec le premier scudetto de Napoli. Une querelle éternelle, ravivée à chaque tournoi.

Dans ce climat, les frontières entre adversaires se brouillent. Un joueur de cricket anglais raconte avoir refusé de chambrer personnellement un rival en Indian Premier League, devenu un ami. L’IPL, la NBA, les vestiaires mélangés : les rivalités existent toujours, mais la camaraderie interclubs s’impose. On aime encore l’aiguille, le petit coup de coude, mais on aime aussi voir ces liens qui dépassent les couleurs.

France, Espagne, Angleterre, Argentine : qui peut faire tomber le bloc bleu ?

Au milieu de ce brouhaha, une question revient : qui peut arrêter l’équipe de France actuelle ? Plusieurs regards se tournent vers l’Espagne. Rodri retrouve ses jambes d’avant blessure, le collectif tourne, mais Lamine Yamal n’est pas encore à 100 %, et la Roja aura besoin d’un cran de plus de sa part.

L’Angleterre, elle, a les joueurs pour avaler des kilomètres et étouffer les Bleus au milieu. Sur le papier, le duel physique pourrait pencher en sa faveur. Mais la défense anglaise inquiète : sur la durée d’un match à haute tension, elle semble condamnée à céder tôt ou tard.

L’Argentine, enfin, paraît plus limitée dans l’entrejeu. Avec moins de maîtrise au milieu, la marche française risque d’être trop haute. Reste Messi, encore et toujours. Sa seule présence suffit à faire douter toute certitude tactique.

Portugal, un trésor gâché

Pendant ce temps, une autre grande nation interroge : le Portugal. Comment expliquer qu’une sélection capable d’aligner un double milieu vainqueur de la Ligue des champions, avec Bruno Fernandes devant, produise un football aussi terne ? Roberto Martínez se retrouve au centre des critiques. Avoir autant de talent et offrir si peu, c’est presque un cas d’école.

Fernandes, lui, incarne le paradoxe. C’est un joueur qui a besoin de temps pour tenter, rater, recommencer, jusqu’à trouver la passe ou le tir qui change tout. Le sortir vingt minutes plus tôt, c’est réduire mathématiquement les chances qu’il débloque le match. Et si, en plus, on le condamne à venir chercher le ballon dans les pieds de la défense, on sabote son influence à la source.

Dans ce contexte, certains rêvent encore d’un Portugal version José Mourinho. Beaucoup pensaient le voir passer à la sélection depuis longtemps. Au lieu de ça, le voilà rappelé par le Real Madrid, un club qui espère ressusciter une magie passée. Le choc des ego promet un spectacle total, sans garantie de succès. Mais une chose est sûre : avec lui, ce Portugal-là n’aurait sans doute pas été plus triste que sous Martínez.

Bellingham, Tuchel et la fièvre du moment

Les grandes compétitions créent aussi des micro-dramas. L’échange tendu entre Thomas Tuchel et Jude Bellingham a fait couler beaucoup d’encre. Pourtant, tout indique que l’épisode restera sans suite. Les deux hommes vivent pour la victoire, plus que pour les brouilles. Ils ont besoin l’un de l’autre, bien davantage qu’ils n’ont besoin d’un conflit public.

Les mots ont fusé dans un moment de tension et de soulagement. La vapeur retombe vite à ce niveau-là. Difficile d’imaginer une fracture durable entre un entraîneur obsédé par le détail et un milieu qui incarne déjà l’avenir de son club et de sa sélection.

La défense anglaise, les couloirs et le casse-tête Messi

Sur le terrain, les débats techniques ne manquent pas. À droite, Spence offre un profil d’impact, une menace différente, une course en profondeur qui use les défenses. Face à l’Argentine, certains imaginent Reece James au poste de latéral droit, Nico O’Reilly à gauche. D’autres placeraient volontiers Lewis Hall ou Luke Shaw devant O’Reilly, si seulement ils n’étaient pas restés à la maison.

Au cœur de la défense, John Stones divise. Comme footballeur, sa qualité de relance fait l’unanimité. Comme défenseur pur, les doutes persistent. Sa vitesse limitée pourrait devenir un handicap contre Julián Álvarez et Lautaro Martínez. Et la question la plus lourde plane : a‑t‑il le sens de l’anticipation nécessaire pour suivre Messi dans ses zones préférées ?

Vers une Coupe du monde à 64 équipes ?

Au-dessus de tout cela plane l’ombre de Gianni Infantino et d’une Coupe du monde en expansion permanente. L’idée d’un tournoi à 64 équipes heurte l’instinct de nombreux supporters, lassés de voir la FIFA modifier la compétition pour des raisons essentiellement financières. Pourtant, sur le plan sportif, le débat est moins tranché.

Entre la 48e et la 64e nation au classement mondial, l’écart de niveau n’est pas abyssal. Le risque de dilution serait peut‑être moins grand que craint. Un Mondial à 64 permettrait surtout de revenir à un format simple : seuls les deux premiers de chaque groupe passent. Finies les troisièmes places repêchées, ces équipes qui se qualifient en battant seulement la lanterne rouge. Aujourd’hui, on joue 72 matches pour n’éliminer que 16 équipes. L’élargissement rendrait le tableau plus lisible, plus brutal aussi.

Reste la logistique. Un tournoi à 64, ce n’est pas seulement plus de stades. C’est davantage d’hôtels, de terrains d’entraînement, de structures médias, de transports internes. Un casse-tête qui risque de réserver l’organisation à un cercle encore plus fermé de pays capables d’absorber un tel choc d’infrastructures.

Entre nostalgie et futur incertain

Nous voilà donc au seuil de la dernière semaine, coincés dans un tunnel de 63 heures sans match. Certains se replongent dans Diego, d’autres comptent leurs Coupes du monde comme on coche des cases de vie. Des pères s’endettent un peu pour offrir à leurs enfants une demi-finale et peut‑être la dernière danse de Messi. Des patrons de pubs se demandent si cette Coupe du monde ne sera pas leur dernière.

Le football continue de tout traverser : les économies locales, les calendriers familiaux, les débats politiques, les amitiés inattendues entre rivaux. La question n’est plus de savoir si le jeu va changer. Il change déjà. La vraie interrogation, à l’aube de cette dernière ligne droite, est ailleurs : dans ce nouveau décor, qui saura encore faire de ces nuits de Coupe du monde des moments qu’on raconte, trente ans plus tard, comme Mexico 86 ?