Anthony Gordon : De Liverpool à l'élite du football mondial
Il y a des trajectoires qui filent droit vers les sommets. Et puis il y a celles, plus sinueuses, où le doute, les étiquettes collées trop tôt et les portes qui se referment forgent des caractères d’acier. Anthony Gordon appartient à la seconde catégorie.
De Melwood à la sortie, porte de droite
À 11 ans, Gordon vit ce que des milliers de gamins de la région redoutent en silence. Formé à Liverpool, fan du club, il se voit signifier qu’il n’est pas assez costaud. Trop frêle. Trop « léger » pour espérer survivre dans un football anglais encore obsédé par le gabarit.
Les dirigeants des Reds tranchent : on le libère. Everton, de l’autre côté du parc, ne met pas longtemps à flairer l’opportunité et le récupère aussitôt. À Anfield, plusieurs voix affirment aujourd’hui ne rien regretter, persuadées qu’il n’aurait pas connu la même progression dans le système rouge que chez les Toffees. Les faits sont têtus : le garçon que l’on jugeait trop mince est devenu l’un des ailiers les plus décisifs de la planète.
Pour Gordon, enfant de Liverpool et supporter des Reds, le coup est rude. Il l’a raconté avec un sourire un peu amer dans l’émission A League of Their Own, relayée par The Mirror : « J’étais à Liverpool, ils m’ont libéré à 11 ans et Everton m’a signé. » Le plus piquant, c’est que sa famille, farouchement acquise à Liverpool, n’a jamais vraiment basculé dans le bleu.
Il s’en amuse encore : « Tant qu’on [Everton] perdait, ça allait. Si je marquais, ils disaient ‘super, mais on veut que tu perdes’. Ma famille, ce sont des fans de Liverpool vraiment, vraiment rancuniers. » Rancuniers, peut-être. Mais ils ont vu, de près, se construire un joueur que leur club avait jugé dispensable.
De paria de l’académie à titulaire au Barça et avec l’Angleterre
Le temps a fait son œuvre. Ce qui n’était qu’un pari d’Everton est devenu une certitude au plus haut niveau. À 25 ans, Anthony Gordon est aujourd’hui l’ailier gauche titulaire du FC Barcelona et de l’Angleterre. Une phrase qui, il y a dix ans, aurait fait hausser plus d’un sourcil sur les bords de la Mersey.
Ses chiffres parlent pour lui. Avec Barcelone, il a démarré tambour battant : deux buts et cinq passes décisives sur ses onze premiers matches sous ses nouvelles couleurs. Avec l’Angleterre, il marche sur le même tempo : quatre buts sur ses quatre dernières apparitions, installé sans discussion possible sur le flanc gauche.
L’été dernier, lors de la Coupe du monde 2026, il a démarré cinq rencontres à ce poste, signé quatre passes décisives et marqué contre l’Argentine en demi-finale. Sur la scène la plus exposée du football, il n’a pas seulement tenu le choc, il a rayonné.
Harry Kane, capitaine des Three Lions, ne s’y est pas trompé. Le buteur a salué un coéquipier qui, selon lui, « a montré qu’il appartient au plus haut niveau, pour Barcelona et l’Angleterre ». Il a souligné que les dernières prestations de Gordon figuraient parmi « les meilleures » de l’ailier en sélection, insistant sur le fait qu’il « savoure le fait d’enfiler ce maillot et d’être l’un des hommes forts de l’équipe ». Un mot revient : important. C’est ainsi que le vestiaire anglais le voit désormais.
Newcastle, tremplin idéal vers la Catalogne
Avant d’enfiler le maillot blaugrana, Gordon a dû faire ses preuves en Premier League. Everton lui a servi de rampe de lancement, mais c’est à Newcastle United qu’il a véritablement changé de dimension.
Recruté pour 45 millions de livres en 2023, son arrivée au St James’ Park avait suscité des doutes. Trop cher, pas assez constant, disaient certains. Il a répondu sur le terrain. En 152 matches avec les Magpies, il a inscrit 39 buts et délivré 28 passes décisives. Des chiffres de joueur majeur, pas de simple promesse.
Cette régularité a fini par attirer un ogre. Barcelone a frappé à la porte, et la barre a encore été montée d’un cran : 69 millions de livres. Nouveau débat, mêmes interrogations. Nouveau verdict, le même : pour l’instant, chaque minute passée sur la pelouse donne raison aux Catalans.
Dans un contexte où chaque transfert d’envergure est scruté à la loupe, Gordon assume pleinement ses choix. « Je suis fier d’avoir un QI football élevé et de prendre les bonnes décisions », a-t-il confié récemment à la presse. Il estime que rejoindre Barcelone a mis en lumière des qualités que l’on sous-estimait : « Aller dans une équipe comme Barcelona m’a vraiment convenu et a peut-être mis en avant des forces que les gens ne connaissaient pas – ou qu’ils ont peut-être négligées parce que je suis rapide et que je presse. C’est un peu les seules choses dont les gens parlaient. J’ai beaucoup plus dans mon jeu. »
Cette phrase résume presque toute son histoire. On l’a longtemps réduit à son physique, puis à sa vitesse, à son volume de course, à son pressing. On découvre désormais un joueur qui lit le jeu, qui choisit ses zones, qui pèse dans les grands rendez-vous.
Liverpool, le grand rendez-vous manqué
Reste une question qui hantera longtemps les couloirs d’Anfield : comment a-t-on pu laisser filer un tel talent ? Sur le papier, les Reds peuvent se réfugier derrière une logique de formation, un profil jugé trop fragile à un instant T, la conviction qu’il n’aurait pas éclos de la même manière chez eux.
La réalité, elle, est plus cruelle. L’ailier que Liverpool a jugé trop « léger » est devenu le meilleur joueur anglais à son poste, titulaire dans l’un des plus grands clubs du monde, décisif en Coupe du monde, et désormais nommé pour le Ballon d’Or 2026 aux côtés d’autres anciens recalés des académies comme Harry Kane ou Michael Olise.
Le football moderne adore ces récits de revanche. Celui d’Anthony Gordon en est un pur concentré : un enfant du coin, rejeté par son club de cœur, récupéré par le rival, qui finit par exploser au plus haut niveau et par s’installer dans l’élite européenne.
La question, désormais, n’est plus de savoir si Liverpool a commis une erreur. Elle est de mesurer jusqu’où ira celui qu’on jugeait trop frêle pour survivre dans ce monde-là.




